C'est l'histoire d'un ministre resté l'enfant qu'il fut. Enfant, l'homme qui a tenu tête aux Etats-Unis dans l'affaire irakienne, qui s'est fait applaudir au Conseil de sécurité pour un discours qui a bluffé la France et plus d'une capitale, l'homme qui a pris l'initiative dans la crise haïtienne et conduit, aujourd'hui, l'Amérique à le suivre, Dominique de Villepin, en un mot, a été un petit Français de l'étranger, un peu seul et trimballé, du Mexique au Maroc, au gré des affaires de son père.

Ne connaissant pas la France, il l'a rêvée, princesse du monde, belle jusqu'à la perfection et «nation indispensable», comme le disait Madeleine Albright, mais des Etats-Unis. Sa France n'a ni rhumatismes ni problèmes intestinaux, c'est celle de Bonaparte et de De Gaulle, de l'épopée révolutionnaire et du prestige intellectuel, une France qui guide le monde et l'éclaire de sa flamme.

Le petit Dominique devint donc gaulliste, comme d'autres peintres ou poètes, par vocation, mais gaulliste de la deuxième génération, autrement dit chiraquien, du genre premier cercle et passionné. Fidèle à son enfance, fidèle au héros qu'il s'est choisi, il fut, avec Alain Juppé, l'un des rares à rester aux côtés de Jacques Chirac quand toute la France voyait déjà Edouard Balladur à l'Elysée.

Dominique de Villepin n'aime rien tant que les causes perdues, ces moments où seules la volonté et la certitude d'avoir raison peuvent faire la différence. Balladur ravissait la France des notaires? Son bon ton, sa pondération séduisaient les centristes et jusqu'à la deuxième gauche? Balladur, ce traître, ne laissait plus aux vrais gaullistes que la France des laissés-pour-compte, orpheline d'une gauche trop recentrée pour parler au peuple?

Parfait! Formidable! Jacques Chirac n'avait qu'à faire campagne sur la «fracture sociale» et c'était gagné. Ce le fut si bien, à la plus grande confusion des politologues et des sondeurs, du Monde et du Figaro, de tout ce qui compte en France, que, devenu secrétaire général de l'Elysée, Dominique de Villepin en a acquis sa troisième dimension: la conviction, pour lui avérée, que rien n'est impossible à qui veut.

Alors, que veut-il aujourd'hui?

Tout, bien sûr. Au silence dans lequel il se mure dès qu'on l'interroge sur la politique intérieure, on voit bien qu'il sait que, Juppé sorti du tableau par les juges, il ne reste que deux prétendants possibles à la succession de Jacques Chirac – Nicolas Sarkozy qui s'agite à s'installer dans le rôle et lui, le ministre des Affaires étrangères, toujours entre deux avions, toujours aussi superbement ignorant de la France réelle mais aussi aimé du président que le ministre de l'Intérieur en est détesté.

Dominique de Villepin n'a aucun atout sur la scène intérieure sauf celui de ne pas en avoir, d'être à la fois très apprécié des Français et totalement inconnu d'eux, un homme d'ailleurs qu'on voit un soir sur deux à la télévision, étrange mélange de Chateaubriand et d'irréductible Astérix. Dans un pays aussi fatigué de ses partis qu'assoiffé de fierté, ce n'est pas le plus mauvais des profils. Ce capital, la grandeur française, volontarisme et panache, Dominique de Villepin le cultive, ardemment, lyriquement, efficacement aussi. Outre que c'est lui, ça peut servir.

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