Usage de la force et projection du modèle américain, la politique étrangère de George Bush a une cohérence. Si discutable soit-elle, elle est claire, mais peut-on en dire autant de la diplomatie française – si clairvoyante qu'elle ait été sur l'Irak?

Où est la vision du monde dans laquelle inscrire les proclamations altermondialistes sur l'environnement, la bataille irakienne, la promotion d'une Défense européenne, le rapprochement avec la Chine, le Brésil, l'Inde, la Russie ou encore l'engagement militaire en Afghanistan? C'est à cette question que Jacques Chirac a voulu répondre jeudi, à Londres, devant l'Institut international d'études stratégiques, et ce discours va marquer le débat, à l'ONU, en Europe et dans le monde.

Avec la fin du communisme, commence par dire le président français, les démocraties et la solidarité transatlantique ont remporté leur troisième victoire en un siècle mais, contrairement aux espérances d'il y a quinze ans, l'écroulement soviétique et la mondialisation de l'économie n'ont ni imposé les valeurs occidentales ni assuré la sécurité internationale.

L'ouverture économique, poursuit-il, a sorti des centaines de millions d'hommes de la misère mais, tandis qu'elle fragilisait également des sociétés entières, notamment en Afrique, de nouveaux pôles de puissance sont apparus qu'il faudra, désormais, savoir intégrer aux mécanismes de sécurité collective. «Cette réalité nouvelle, dit-il, conduit à une remise en cause de la prééminence séculaire de l'Occident. Elle ouvre la voie à l'affirmation d'une autre modernité, ancrée dans des histoires et des cultures millénaires qu'il nous faut apprendre à mieux connaître et respecter et qui ont vocation, elles aussi, à pleinement partager les valeurs de la démocratie et de la liberté.»

Dans les régions en crise, ajoute-t-il, ce nouvel état du monde donne à la nostalgie du passé valeur de refuge dans la tourmente, nourrit le fanatisme et dresse des populations entières contre un Occident perçu comme la source de tous les maux. La mondialisation menace qui plus est, constate Jacques Chirac, d'épuiser les ressources planétaires en exportant le modèle de consommation occidental et porte en elle l'internationalisation des réseaux criminels, du terrorisme et des armes de destruction massive.

Ce n'est donc pas, estime-t-il, «en organisant le monde selon une logique de puissance par définition instable mais en reconnaissant la réalité d'un monde multipolaire et interdépendant que nous parviendrons à bâtir un ordre international plus juste et plus sûr». C'est la phrase clé de ce discours, le nouvel axiome d'une diplomatie française qui, depuis quinze ans, dans un monde nouveau et par tâtonnements successifs, s'est forgée dans l'action.

Ce nécessaire «renouveau du multilatéralisme», la France voudrait en conséquence l'articuler autour d'un renforcement de l'ONU; d'un élargissement du Conseil de sécurité; de la création d'une «enceinte politique de gouvernance économique mondiale»; d'un soutien aux processus d'intégration régionale qui s'affirment sur tous les continents et autour enfin – il insiste – de «la diversité des cultures» car «nous devons éviter, dit-il, toute confusion entre démocratisation et occidentalisation».

Dans cette vision globale, l'Union européenne a, bien sûr, un rôle particulier à jouer. Elle est un modèle de souveraineté partagée et d'action consensuelle entre peuples interdépendants, un pont, aussi, entre l'Occident et les nouveaux pôles de puissance, et cette Europe doit être, au sein d'une Alliance atlantique plus indispensable que jamais, un partenaire à part entière des Etats-Unis.

Entre George Bush et Jacques Chirac, les continents ont désormais deux programmes, celui du parti de l'ordre et celui du parti du mouvement. Avec ce discours de Londres, Jacques Chirac vient d'achever de positionner la France en leader de l'opposition mondiale.

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