Quelles qu'en soient les évolutions, cette crise irakienne redéfinira le monde. Que les Etats-Unis entrent ou pas en guerre, qu'ils obtiennent une rapide victoire militaire ou s'embourbent, qu'ils réussissent ou non leur pari de remodeler le Proche-Orient, nous vivons un moment fondateur de la nouvelle période ouverte par l'écroulement soviétique. Il y aura un avant et un après 2003 et, déjà, de nouvelles réalités s'esquissent ou se révèlent.

Dans la décennie qui avait suivi la disparition de l'URSS, personne ne contestait l'autorité des Etats-Unis. La Russie épousait leur diplomatie. La Chine ne rêvait que d'éviter les conflits avec eux. Les pays en développement recherchaient leurs bonnes grâces. Quant à l'Europe, elle était bien trop occupée à digérer l'unification allemande pour seulement débattre de sa relation avec l'Amérique.

C'est fini. Les attentats du 11 septembre ont brutalement fait voir les bouillonnements souterrains de la planète. George Bush et son équipe en ont conclu que les Etats-Unis devaient montrer leur force, que la meilleure défense était l'attaque et ce raidissement américain, cette volonté de gouverner le monde, suscitent, désormais, de très fortes oppositions.

La France et l'Allemagne se sont rapprochées dans leur rejet de cette guerre préventive. L'Europe s'en est fracturée, mais la Chine et la Russie ont fait front avec Paris et Berlin, ont saisi cette occasion de se réaffirmer sur la scène internationale, et non seulement ce front tient mais il a enhardi l'Afrique et l'Amérique latine. Avec le soutien de leurs continents, les pays africains et latino-américains siégeant au Conseil de sécurité refusent leurs voix aux Etats-Unis. Cela ne durera peut-être pas toujours.

Les pressions américaines sont extrêmement fortes mais le fait est que, jeudi encore, malgré ces pressions, avant même que les Irakiens n'acceptent la destruction de leurs missiles, la minuscule Guinée, le Mexique et le Chili pourtant si dépendants des Etats-Unis, six pays en tout, des pays sans grande capacité de résistance, ont tenu tête à la puissante Amérique en n'adhérant pas à son projet de nouvelle résolution.

C'est du jamais-vu. C'est un événement en soi qui traduit la profondeur de ce désir de multilatéralisme, de cette aspiration générale à une organisation du monde dans laquelle un seul pays ne pourrait plus dicter ses choix à tous. C'est évidemment l'enjeu de cette crise, le principal, le vrai. C'est pour cela que les Russes et les Français brandissent maintenant leur droit de veto. C'est également pour cela que la Turquie, pourtant membre de l'OTAN, dont l'état-major est pourtant si lié aux Etats-Unis et tellement influent dans les rouages du pouvoir, aura tant traîné les pieds, tant joué la montre, avant d'accepter le déploiement des forces américaines sur son territoire. Et puis il y a l'Europe.

Cette crise, oui, la fracture la met à mal, mais peut-être dira-t-on, un jour, qu'une nation est née dans cette crise. De la Pologne à l'Espagne, de la Grande-Bretagne à l'Italie, les opinions européennes, les citoyens européens, expriment un même sentiment à une écrasante majorité, le rejet de la guerre, le refus d'un conflit dont la nécessité n'est pas prouvée. C'est un fait majeur. Il accélérera la formation d'un échiquier politique européen et malgré cette crise, malgré leurs divisions, les pays européens devront colmater les brèches, maintenir l'Europe à flot car tous savent que sans elle, ils seraient encore plus faibles.

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