Quand il y a bras de fer entre deux pays, c'est qu'il y a enjeu. Entre la France et la Grande-Bretagne, dans la bataille qui, soudain, les oppose, l'enjeu est européen car l'Europe s'affirme assez aujourd'hui, réforme ses institutions, se dote d'une Constitution, s'élargit et prend suffisamment de poids pour devenir un enjeu de pouvoir entre ses capitales – Londres, Paris et Berlin.

C'est pour cela que Jacques Chirac et Tony Blair en sont aux mots. La semaine dernière, au sommet de Bruxelles, quand le premier ministre apprend que le président de la République et le chancelier allemand sont soudain parvenus à un compromis sur la politique agricole commune, le ciel lui tombe sur la tête. Il ne l'avait pas prévu. Les deux autres puissances européennes se sont entendues derrière son dos. Pris de court, il s'emporte. Amer, il se laisse aller à ironiser, devant les autres dirigeants européens, sur le maintien de subventions qui grèvent le budget de l'Union, vont à l'encontre de la libéralisation des échanges internationaux, tuent l'agriculture du tiers-monde, de ces pays que tout le monde aurait intérêt à voir progresser.

Sur le fond, il n'a pas tort mais ses mots sont si durs que Jacques Chirac lui lance: «Vous avez été très mal élevé. On ne m'avait jamais parlé comme ça.» Lundi, cette phrase fait la une du Financial Times. Mardi, la France annonce que Paris et Londres ont «besoin d'un peu de temps» pour préparer le sommet franco-britannique qui aurait dû se tenir le 3 décembre au Touquet. La France, autrement dit, reporte ce sommet, marque qu'elle est assez forte pour ne pas laisser la Grande-Bretagne lui manquer. Ce report est un message et, de fait, si Tony Blair s'est emporté, c'est qu'il tombe de haut.

Tout lui réussissait, croyait-il. Les droites européennes vantent sa «modernité». On l'adore à Washington. Il a la jeunesse, la grâce, la passion. Il a pulvérisé son opposition, subjugué son parti et, depuis 1997, tout lui souriait en Europe. La cohabitation paralysait la France. Paris et Berlin peinaient à retrouver leur équilibre après l'unification allemande. Les futurs membres de l'Union, l'Europe centrale, penchaient, qui plus est, vers Londres car ils se défient, comme les Britanniques, de l'idée française d'Europe-puissance et ne jurent, comme eux, que par le libéralisme économique.

Tony Blair se voyait donc prendre les commandes de l'Union. Il n'avait plus qu'à convaincre ses électeurs d'adopter l'euro et c'était fait, mais, tout à l'affaire irakienne, il n'avait pas vu la France changer. Il n'avait pas vu que Jacques Chirac, en place pour cinq ans, appuyé sur une solide majorité, voulait rattraper le temps perdu, redonner du lustre à la France et en avait les moyens.

Il n'avait pas vu, surtout, que la nouvelle Allemagne aspirait à jouer un rôle international, qu'elle ne concevait pas de le faire hors de l'Europe, qu'elle voulait se libérer de la tutelle américaine, qu'elle restait attachée, comme la France, au modèle social européen – que tout la poussait à vouloir faire de l'Europe une puissance politique et à se rapprocher de la France qui, comme elle, s'oppose aux Etats-Unis sur l'Irak.

Lorsque Gerhard Schröder et Jacques Chirac ont enterré leur querelle agricole, Tony Blair, d'un coup, a vu ressusciter le couple qu'il croyait défait. Le rêve est compromis et cela dans un moment où l'affaire irakienne fait progresser la France et régresser la Grande-Bretagne sur la scène internationale. Le coup est rude, d'autant plus rude que l'unité franco-allemande aimante naturellement l'Europe centrale. La guerre d'influence est déclarée dans l'Union. C'est bon signe.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.