L'Europe vote Kerry. A défaut d'être unanime, c'est clair, net et massif mais avant de continuer à prier nuit et jour pour la défaite de George Bush, peut-être devrions-nous observer, vous et moi, ce qui vient de se passer en France avec la Turquie.

Grâce à la fureur qu'y provoque la seule éventualité d'une adhésion turque à l'Union, grâce au déluge d'arguments échangés par les partisans et les adversaires de ce nouvel élargissement, les Français ont plus, et mieux, parlé de l'unification européenne depuis un mois qu'en plusieurs décennies. Le bond que cette empoignade a fait faire à l'Europe dans les consciences françaises est si spectaculaire que la conclusion s'impose.

C'est en s'opposant qu'on se définit. C'est contre quelque chose ou quelqu'un qu'on se définit et cela devrait peut-être nous amener à nous demander… On hésite à l'écrire mais disons-le: devant les bienfaits français de ce débat turc, on en viendrait presque à souhaiter, oui, que les électeurs américains ne privent pas l'Europe de l'accélérateur d'unité politique qu'est ce président honni des Britanniques et des Espagnols, des Français et des Polonais, des Suédois et des Italiens.

Car revenons-en à la Turquie. Grâce à elle, la question des frontières et de l'identité européennes est sortie des colloques scientifiques pour envahir les discussions quotidiennes, non pas seulement en France mais dans toute l'Union. Cette abstraction lointaine que l'Europe était si longtemps restée pour les Européens est devenue un enjeu concret, palpable et mobilisateur. La nécessité, surtout, de bâtir une Union politique, de faire de l'Europe un acteur de la scène internationale, est soudainement devenue beaucoup plus évidente car le plus considérable des arguments opposés à l'adhésion turque est qu'elle compromettrait l'unification politique de l'Europe.

Que cette certitude n'en soit pas une n'est pas, là, le problème. Ce débat n'est pas clos mais, pour l'heure, le fédéralisme a marqué des points en France et c'est contre la Turquie qu'il l'a fait. L'Europe en tire bénéfice et sans doute s'affirmerait-elle aussi plus vigoureusement face à des Etats-Unis qui persisteraient à l'inquiéter, face à une autre tête de Turc, qu'en retrouvant l'Amérique qu'elle n'a pas cessé d'aimer.

Imaginons que George Bush soit battu. Au-delà même de l'urgence irakienne, le premier geste du président Kerry serait de nous tendre la main à nous Européens, de chercher à recréer, avec nos plus grandes capitales, les bases d'une convergence occidentale porteuse, à terme, d'une forme d'Union atlantique. C'est le rêve de la côte Est, des Américains dont nous sommes le plus proches. Ce n'est pas un rêve détestable, bien au contraire, mais tous ceux des Européens qui ne veulent pas d'une Europe politique trouveraient là des raisons de continuer à préférer l'OTAN à une Défense européenne, une Europe marché à une Europe puissance capable de traiter d'égal à égal avec les Etats-Unis, en vrai partenaire, au lieu de leur permettre d'utiliser nos divisions pour prévaloir. La renaissance européenne en pâtirait. La stabilité du monde en souffrirait car la politique internationale a besoin d'une vraie compétition d'idées, de deux puissances occidentales et non pas d'une.

Avec George Bush, le problème ne se poserait pas. Face à lui, l'Europe trouverait le chemin de ses convergences dans la seule exigence de raison. Plutôt Bush, alors? Outre que nous ne votons pas, on n'ose pas imaginer où la planète en serait, avec lui, dans quatre ans. Pour organiser le monde, encore faut-il qu'il n'ait pas, déjà, explosé. Non. Tout bien considéré: Kerry – des deux mains.

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