Personne n'est indispensable mais, en certaines circonstances, certains hommes le sont plus que d'autres. Ariel Sharon n'était certainement pas seul à pouvoir diriger Israël. Il n'était pas même le seul à pouvoir concrétiser le tournant qu'il avait pris en rompant avec le mythe du Grand Israël et en faisant évacuer Gaza. Plusieurs des personnalités qui avaient accompagné son évolution le pourraient mais aucune n'a encore le charisme, l'autorité et la popularité qui auraient permis à Ariel Sharon de marcher assez vite vers la fin de cette guerre sans fin pour qu'un élément d'apaisement vienne enrayer l'engrenage du chaos dans lequel le Proche-Orient est pris.

Toute sa vie durant, Ariel Sharon avait été l'homme de l'intransigeance. Longtemps il n'eut pas de mots assez durs pour tous ceux des hommes politiques israéliens qui prônaient le dialogue et le compromis, la terre contre la paix et la coexistence de deux Etats, mais il avait fini par changer.

Lui qui avait été l'apôtre du Grand Israël, d'un Israël s'étendant dans ses frontières bibliques et ne laissant aux Palestiniens que la Jordanie, avait fini par faire évacuer une terre qu'il proclamait israélienne. Ce pas franchi, il avait quitté le parti dont il avait été l'âme et la figure, le Likoud, et fondé, à l'automne dernier, une nouvelle formation, Kadima, «En avant!», dont l'objectif était un règlement définitif sur la base d'un retrait de la Cisjordanie et d'un partage de Jérusalem.

On peut rappeler toutes ses erreurs et tout le sang qu'il a fait couler mais le fait est qu'il en était venu, depuis deux ans au moins, à penser et dire ce que martelaient depuis toujours les plus clairvoyants des Israéliens - que la seule répression ne viendrait jamais à bout de l'aspiration nationale des Palestiniens, qu'Israël ne pouvait pas rester à la fois une démocratie et une puissance occupante et que, faute d'un Etat palestinien, la démographie aurait raison de l'ambition sioniste de créer un Etat juif. On peut ne rien lui pardonner mais on ne pouvait pas ne pas se réjouir qu'il l'ait enfin compris car il était temps - temps pour les Palestiniens, temps pour la survie d'Israël, temps pour la Raison, temps, surtout, pour cette région dont dépend toute l'économie mondiale et que l'aventure irakienne, la déstabilisation de la Syrie et le retour de l'Iran au plus total extrémisme menacent d'un embrasement général.

Tout impose le tournant qu'avait pris Ariel Sharon mais, s'il n'est plus là pour le mener à bien, qui le pourra?

Côté palestinien, Mahmoud Abbas, le successeur de Yasser Arafat, ne peut continuer à tenir les rênes, si peu qu'il le fasse, qu'autant que les perspectives de paix demeurent crédibles et proches. Côté israélien, l'effacement d'Ariel Sharon laisse la scène politique israélienne en chantier, défaite par son retournement mais pas encore remodelée.

Le nouveau dirigeant travailliste, Amir Peretz, un syndicaliste, une forte et remarquable personnalité, est trop nouveau sur la scène politique et trop marqué par ses engagements de longue date en faveur d'un compromis avec les Palestiniens pour pouvoir le négocier. Il faut pour cela un homme qui ne puisse être soupçonné de pacifisme bêlant, plutôt un militaire, plutôt, sans doute, un homme de droite et à droite, dans ce qui reste du Likoud, le patron, Benyamin Netanyahou, est tout sauf prêt aux concessions.

Reste, bien sûr, le parti que venait de fonder Ariel Sharon, celui auquel tous les sondages promettaient un triomphe aux élections du printemps prochain, mais ce parti, c'était Sharon et sa capacité à réunir des gens venus de gauche et de droite, du camp de la paix et de celui de la guerre. Si indispensable que soit cette nouvelle formation, son architecte n'est plus là.

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