A entreprises et économie mondialisées, syndicalisme mondialisé. C'est partant de cette idée simple mais fondamentale que les trois grands courants du syndicalisme mondial viennent de s'unir, à Vienne, dans une nouvelle internationale. La Confédération internationale des syndicats libres, la CISL, qui s'était battue, durant toute la Guerre froide, contre le communisme, la Confédération mondiale du travail, la CMT, d'inspiration chrétienne et les confédérations sorties de la FSM, la Fédération syndicale mondiale, qui fut longtemps contrôlée par l'URSS, constituent désormais la Confédération syndicale internationale, la CSI, qui réunit la presque totalité des syndicats du monde.

Communisme oblige, les Cubains et les Nord-Coréens n'en feront pas partie, demeurant membres de ce qui reste de la FSM. Les Chinois se tiennent à l'écart car l'indépendance syndicale n'est pas plus prisée par le capitalisme sauvage que par le parti unique. Les Indiens se tâtent encore mais, à ces exceptions près, tous les salariés du monde vont ainsi disposer d'une organisation diverse mais unie, à même de parler d'une seule voix aux multinationales et de s'imposer en interlocuteur incontournable à la Banque mondiale, au FMI ou encore à l'Organisation mondiale du commerce.

Pour en arriver là, il n'a pas seulement fallu que l'écroulement communiste efface les divisions du monde syndical sur lequel avait pesé si lourd la fracture entre révolutionnaires et réformistes, gauche communiste et non communiste.

Ce qui a précipité ce rapprochement et permis, par exemple, que toutes les confédérations françaises, CGT, CFDT et FO, se retrouvent, maintenant, dans la CSI, c'est, avant tout, que le Travail a vu totalement s'inverser, en un quart de siècle, le rapport de force qu'il avait fini par imposer au Capital. Autrefois si puissants, les syndicats sont devenus à peu près incapables de défendre les salariés depuis que les actionnaires n'ont plus aucune raison d'avoir peur du communisme; que de nouveaux pays s'industrialisent et offrent une main-d'œuvre dix fois moins chère que celle des pays occidentaux; que le développement des moyens de communication a permis les délocalisations et que l'ensemble de ces changements permet aux entreprises de revenir sur les acquis sociaux et d'exercer une formidable pression sur les salaires.

Dans ces conditions, la persistance des divisions du mouvement syndical risquait de tout simplement l'achever et c'est un réflexe de survie qui suscite, maintenant, cette unification.

Encore fragile, l'enfant qui naît aujourd'hui va devoir recréer un rapport de force, lutter contre le dumping social en tentant de faire respecter les normes internationales du travail et parvenir, pour cela, à unir des salariés pour lesquels tout est préférable à la famine et d'autres qui luttent pour le maintien de la protection sociale.

Ce n'est pas gagné d'avance. Pour tout atout, la CSI n'a que son unité, fondée sur l'irréversibilité de la mondialisation, la vanité qu'il y aurait à continuer d'en refuser la réalité et l'urgente nécessité de lui imposer des règles. Ce n'est pas rien mais elle a contre elle la domination intellectuelle des idées libérales, le farouche refus des pays émergents de laisser des lois sociales brider leur croissance et la claire volonté des patronaux occidentaux de reprendre la main contre des organisations auxquelles ils ne veulent plus rien céder. C'est une très longue bataille qu'entame la CSI, aussi incertaine et difficile que l'avaient été les premières luttes sociales d'il y a un siècle.

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