C'est une vieille loi. Comme chacun, la presse n'entend que ce qui ne dépasse pas son entendement et c'est ainsi que le grand rapprochement franco-russe passe pratiquement inaperçu. Il s'est, pourtant, confirmé mercredi, à Evian, dans le cadre de la Conférence politique mondiale organisée par l'Institut français des relations internationales.

Le président russe y était arrivé le matin même, précédé par une armada de conseillers et de journalistes. Il prend le micro avant le déjeuner. Nicolas Sarkozy est là pour l'écouter. Il y a une célébrité par siège et, comme pour mieux montrer qu'il allait de soi qu'il tenait ses engagements internationaux, Dmitri Medvedev ne mentionne qu'en passant, au milieu de son discours, que les troupes russes se seront retirées, le soir même, des zones de sécurité séparant la Géorgie de ses provinces sécessionnistes d'Abkhazie et d'Ossétie du Sud.

Le président français en avait, bien sûr, été préalablement informé. Il avait même fait de cette annonce la condition de sa présence aux côtés de Dmitri Medvedev. «C'est un élément très important», dit-il et, comme dans un ballet bien réglé, on assiste alors à un échange de bonnes manières politiques de première importance entre les deux pays, à l'organisation d'une véritable convergence diplomatique, presque d'une connivence, entre la France et la Russie.

Nicolas Sarkozy souhaite, en réponse, que «tous» les acteurs de la crise géorgienne puissent participer aux discussions prévues la semaine prochaine, à Genève, sur la stabilisation de l'Abkhazie et de l'Ossétie. Ce «tous» signifiait qu'il accepte, comme le souhaitaient les Russes, que les dirigeants de ces deux régions dont Moscou a reconnu l'indépendance participent à cette réunion - sur un strapontin mais tout de même. Dmitri Medvedev juge «opportune» la proposition française de réunir un G8 élargi aux puissances émergentes afin de lancer une réforme des systèmes monétaire et financier internationaux.

Le président français reprend, lui, une idée du président russe, celle d'un «pacte de sécurité européen», en proposant de réunir, fin 2009, un sommet de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, l'OSCE, où siègent à la fois les pays de l'Union européenne, la Russie et les Etats-Unis.

C'est, en un mot, à la présentation d'un agenda diplomatique franco-russe commun qu'on assiste sur les bords du Léman car tout pousse, en fait, Paris et Moscou à marcher dans la même direction ou à tenter, au moins, de le faire.

Tout un camp du Kremlin, celui qu'incarne Dmitri Medvedev, souhaite arrimer la Russie à l'Union européenne à travers une coopération tous azimuts afin de se donner les moyens de moderniser, enrichir et stabiliser ce pays qui est bien loin d'être, déjà, sorti de l'écroulement soviétique. Dmitri Medvedev n'a aucune envie de perdre la Russie dans des conflits frontaliers et il a compris que la France, l'Allemagne et la majorité des Européens pouvaient l'aider à les éviter en bloquant les projets d'extension de l'OTAN à l'Ukraine et la Géorgie.

Allemands et Français en tête, la majorité des Européens veulent garantir, de leur côté, la sûreté de leurs échanges énergétiques avec la Russie mais ce n'est pas tout. L'Amérique étant aux abonnés absents, Français et Russes - Européens et Russes - ressentent le besoin, et voient la possibilité, de prendre en main leur continent en l'organisant ensemble. Parce que la politique a horreur du vide, le continent Europe cherche à s'affirmer.

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