Le monde va, sans direction. Il n'y a plus de pilote dans l'avion. Le monde change, le monde bouge, sa géographie économique se transforme à vue d'œil, ses crises s'approfondissent et se multiplient, mais où sont les leaders, hommes ou pays, qui donneraient, au moins, une direction à cette ébullition?

Il n'y en a pas. Le monde va, en roue libre, on ne sait où, et rien ne le crie mieux que les cinq jours que George Bush aura passés, cette semaine, au Proche-Orient. Il y eut, d'abord, Jérusalem, pour les 60 ans d'Israël. Hier, c'était Riyad, pour appeler les Saoudiens à freiner l'envolée des cours pétroliers en augmentant leur production. Ce samedi, ce sera Charm el-Cheikh, pour serrer la main du premier ministre libanais et du président palestinien, tous deux en butte à leurs islamistes. Les étapes n'auront pas manqué. A chacune d'elles, le président américain a beaucoup parlé mais il n'avait, en fait, rien à dire car il est impuissant à peser sur le cours d'une région, le monde arabo-musulman, qu'il avait voulu stabiliser et démocratiser en allant renverser Saddam Hussein.

Le résultat de cette aventure est qu'elle a fait de l'Iran une puissance incontournable en mettant les chiites irakiens aux commandes à Bagdad. L'Iran poursuit sa marche vers l'arme atomique tandis que les talibans refont surface en Afghanistan, que le Pakistan renoue avec l'instabilité, que le Hezbollah s'impose en force dominante au Liban et que les négociations israélo-palestiniennes marquent tant le pas que George Bush n'y a pratiquement pas fait allusion.

A huit mois de la fin de son mandat, ce président est échec et mat mais, autrement plus grave, les Etats-Unis le sont aussi. Obama, McCain ou Clinton, quel que soit le vainqueur de leur prochaine présidentielle, ils mettront longtemps à se remettre de ces huit années calamiteuses car ils y ont laissé leur prestige, perdu leur pouvoir d'intimidation et qu'ils auront, maintenant, à surmonter l'état désastreux de leurs finances tout en se réinventant une politique étrangère. Ils devront faire la part du feu, mais comment? Négocier avec l'Iran? Chacun sait qu'il le faudra, mais à quel prix? Comment donner des garanties de sécurité au régime islamique et reconnaître à l'ancienne Perse l'influence régionale qu'elle a déjà sans mettre à mal la relation privilégiée avec les pays arabes? Ce ne sera guère aisé, et comment trouver, parallèlement, un véritable appui en Europe, partager avec elle le fardeau du monde, sans avoir à lui demander de devenir ce que l'Amérique n'avait jamais voulu qu'elle fût: un acteur à part entière de la scène internationale ?

Là encore, les choix seront difficiles pour les Etats-Unis qui auront, de surcroît, à accepter de compter avec la renaissance russe s'ils veulent éviter que la Chine ne soit trop libre de leur poser ses conditions. Ce n'est pas une parenthèse qui va se fermer mais un moment nouveau qui va s'ouvrir dans huit mois, une période dans laquelle on réalisera non seulement que le monde occidental n'a plus la toutepuissance qu'il s'était acquise, il y a cinq siècles, lorsque l'Europe était sortie de ses ténèbres et partie à la conquête du monde, mais également que cet Occident est en aussi grand désarroi sur ses deux rives.

Il reste le plus riche, le plus stable, un pôle d'attraction. Il demeure le plus puissant mais, alors qu'il aurait besoin, comme jamais, d'une Europe forte, l'Union européenne hésite à exister, prise de vertige devant la nécessité d'intégrer ses Etats dans un ensemble qui les dépasserait.

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