George Bush aurait dû perdre. Les Américains auraient dû massivement voter contre ce président qui, non content de leur avoir froidement menti pour leur faire accepter une guerre, a su faire, en quatre ans, d'un surplus budgétaire un déficit abyssal et porter les Etats-Unis à un niveau d'impopularité internationale qu'ils n'avaient jamais connu dans leur histoire.

George B. ne méritait qu'une gifle électorale, mais les Américains ne lui ont pas seulement donné un second mandat. Ils ont aussi élargi sa majorité dans les deux Chambres du Congrès et assuré une progression républicaine à tous les échelons du pays. Pourquoi? Comment un peuple réputé pragmatique a-t-il pu ignorer la réalité d'un bilan aussi indiscutablement catastrophique?

La première réponse est que les Etats-Unis sont, aujourd'hui, aussi idéologiquement divisés que l'Europe l'avait été jusqu'à la fin de la Guerre froide. L'Amérique n'est plus la même. Les attentats du 11 septembre comme le rejet auquel elle se heurte en Irak, dans le monde arabe et sur les cinq continents y ont précipité la renaissance d'une autre Amérique, religieuse, conservatrice et puritaine, que l'iconoclastie des générations d'après-guerre avait fait oublier.

Depuis trois décennies, cette Amérique des racines resserrait ses rangs contre la révolution des mœurs imposée par les baby-boomers. Elle se réaffirmait dans l'adversité mais, face aux djihadistes, dans la guerre, ses valeurs et sa foi sont soudain devenues l'étalon du patriotisme américain. Une religion contre l'autre, c'est tout autant pour le fondamentalisme chrétien que contre la menace islamiste qu'une majorité des Américains ont voté. Aux Etats-Unis, personne ne rit plus de la droite chrétienne.

George Bush lui doit sa victoire. On ne parle plus que d'elle. Elle s'est maintenant imposée comme le courant dominant du Parti républicain et, avec elle, une Amérique prétendant parler au nom de Dieu, mêlant politique et religion, bat en brèche l'Amérique d'hier, de plus en plus impuissante à défendre la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Avec elle, une Amérique qui ne croit qu'à sa force et à son élection divine, qui ne déteste rien tant que ces organisations internationales qui prétendraient la soumettre à leurs lois, tourne la page d'une Amérique soucieuse d'organiser le monde plutôt que de le fermer. Avec elle, une Amérique révulsée par la permissivité, décidée à revenir sur la légalisation de l'avortement et à restaurer le tabou de l'homosexualité, diabolise l'Amérique de la tolérance. Avec elle, enfin, une Amérique reaganienne, professant que l'Etat n'est pas la solution mais le problème, fait toujours plus reculer l'Amérique rooseveltienne, bâtie sur l'idée d'un Etat arbitre et redistributeur, garant des équipements collectifs et de l'équité sociale.

Que vous l'aimiez ou qu'elle vous horrifie, cette Amérique-là est cohérente, aussi facile à comprendre que la force des armes et la puissance de Dieu, mais que dit l'Amérique démocrate? Elle bégaie, et c'est la seconde raison de la réélection de George Bush. L'Amérique démocrate peut être infiniment plus respectueuse des autres, plus attachée à la Justice, plus désireuse de réunir que de soumettre, plus fondamentalement chrétienne aussi que celle des prêcheurs fondamentalistes, elle n'en souffre pas moins d'un manque d'identité.

L'Etat providence était son capital politique mais elle l'a répudié. La défense des laissés-pour-compte et des minorités était son ciment mais elle court après les classes moyennes supérieures en révolte contre l'impôt. Là où la droite a su remobiliser le cœur de son électorat, elle a perdu le sien et flotte dans les limbes, incapable, à force de ne plus savoir ce qu'elle est, de promouvoir une vision de l'Amérique et du monde. Les démocrates sont atteints du mal que la gauche couve en Europe.

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