«Rupture», disait-il. Ce fut le maître mot de sa campagne électorale et quand Nicolas Sarkozy le brandissait, de débat en meeting, c'est surtout à la politique étrangère de la France qu'il pensait - à cet héritage gaulliste fait de distance vis-à-vis des Etats-Unis, de liens privilégiés avec la Russie et de présence dans le monde arabe.

Cet héritage, tous les présidents de la Ve République l'avaient cultivé, mais la promesse de «Sarko l'Américain» n'était pas vaine. Sitôt entré à l'Elysée, il avait fait connaître sa volonté d'organiser au plus vite le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN, décision symbolique entre toutes qui avait fait de lui la coqueluche de Washington, le Français que l'Amérique n'espérait plus.

Avec lui, la France était revenue dans le giron atlantique, applaudie par l'Europe centrale et ravissant à la Grande-Bretagne sa place de meilleur allié des Etats-Unis mais voilà, soudain, que la France redevient celle d'hier, autonome, développant sa propre diplomatie et plus que jamais appréciée par des capitales, Damas ou Moscou, qui ne sont pas dans les meilleurs termes avec Washington.

En un an, Nicolas Sarkozy aura fait faire deux tête-à-queue à la diplomatie française, mais ce n'est pas lui qui a changé. C'est le monde car personne, pas même le plus atlantiste des présidents français, ne peut plus ignorer aujourd'hui que l'Amérique est aux abonnés absents.

Si Nicolas Sarkozy est sur tous les fronts, ce n'est pas seulement qu'il a 15 idées par jour et que rien ne l'empêchera, jamais, de vouloir immédiatement les transformer en actions. Cela ne tient pas non plus qu'au calendrier, qu'à cette règle européenne qui donne à tour de rôle, tous les six mois, la présidence de l'Union à chacun des Etats membres et qui l'a fait revenir, ce semestre, à la France dans une période où tout bouge, du Caucase au Proche-Orient.

Si Nicolas Sarkozy est l'interlocuteur de Moscou dans l'affaire géorgienne, si le président syrien en fait le grand témoin des négociations indirectes qu'il a rouvertes avec Israël et lui promet de tenter de rétablir la confiance entre les grandes puissances et l'Iran, si la France occupe aujourd'hui tant de place, c'est avant tout que la paralysie dans laquelle le bilan diplomatique de George Bush avait plongé les Etats-Unis a encore été accrue par leur campagne électorale et leurs difficultés économiques.

McCain ou Obama, l'arrivée d'un nouvel homme à la Maison-Blanche devrait changer les choses mais, outre qu'il y faudra du temps, la politique a horreur du vide et, en attendant, la France occupe le devant de la scène, servie par tout et son contraire.

Dans un incroyable paradoxe, la France bénéficie, là, tout à la fois de cet héritage gaulliste avec lequel Nicolas Sarkozy voulait rompre et de ce qu'il a fait et dit pour amorcer cette rupture. Sans le passé, le président français ne serait pas si bien reçu à Damas et Moscou. Sans le présent, les Etats-Unis lui mettraient beaucoup plus de bâtons dans les roues alors qu'ils ne font, là, qu'observer un ami, certes bien actif à leur goût mais de confiance.

Sans cette relation rétablie avec Washington, les pays sortis de l'orbite soviétique seraient autrement plus inquiets de le voir en dialogue avec la Russie et, sans le rapprochement qu'il a opéré avec eux, les Israéliens ne prendraient pas leur parti de la réconciliation franco-syrienne. Cela ne durera peut-être pas mais la France, pour l'heure, vit un rêve gaulliste.

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