Et de trois! Un nouveau sondage, le troisième, confirmera, ce week-end, que la majorité des Français rejetterait, aujourd'hui, le projet de Constitution européenne. A deux mois du référendum, le «non» s'installe. Il progresse même, mais pourquoi? Pourquoi le pays qui a inventé l'Europe est-il, maintenant, tenté de la torpiller?

Au-delà du mécontentement social, de l'envie qu'ont les Français de se venger d'un président qui s'obstine à garder un premier ministre impopulaire, au-delà même de l'idée, fausse mais solidement ancrée, que cette Constitution serait inamendable et graverait «le libéralisme dans le marbre», au-delà de ce qui s'entend distinctement, un non-dit pèse lourd dans cette montée du «non». C'est l'élargissement.

Les Français ne le disent pas, se l'avouent à peine, mais ils n'ont pas admis d'avoir été mis devant le fait accompli de l'élargissement de l'Union à dix nouveaux membres d'un coup, à des pays pauvres, qu'ils situent mal sur la carte et connaissent encore plus mal. Avec l'adhésion des Balkans et, peut-être, un jour, de la Turquie, les Français ont le sentiment qu'on les a fait monter sur un bateau instable dont ils ne connaissent ni ne voient la destination. Ils en sont méfiants et furieux.

Ils en sont, surtout, inquiets car ils craignent que le principe de libre circulation des personnes ne conduise à un afflux d'immigrés centre-européens dans l'ancienne Europe de l'Ouest, que le nombre des délocalisations industrielles n'en soit multiplié et qu'on n'ait, enfin, ouvert la porte à un cheval de Troie des Etats-Unis, à des pays avant tout atlantistes, politiquement inféodés à Washington, adversaires de l'Europe politique et partisans d'une Europe-marché.

Ces craintes sont d'autant plus vives que les idées libérales sont dominantes dans cette partie de l'Europe et que ses gouvernements avaient pris le parti des Etats-Unis dans la bataille sur la guerre d'Irak. Une image s'est ainsi largement imposée, celle de nouveaux membres venant renforcer la Grande-Bretagne au sein de l'Union pour y constituer un incontournable bloc, libéral et atlantiste.

C'est une vision simplificatrice, mais il est difficile de la modifier, à deux mois seulement du référendum et alors que les arguments rationnels ont de plus en plus de mal à passer. Le temps manque pour faire entendre que ces pays connaissent une croissance forte, que le chômage y frappe des personnes peu qualifiées qui n'auraient aucune chance, et le savent, de trouver un travail ailleurs et que la misère n'y est pas telle que le seul espoir y serait l'émigration.

Le temps manque pour faire comprendre que, si réel et si grave que soit le problème des délocalisations, les entreprises françaises, allemandes ou italiennes trouvent de nouveaux marchés dans ces pays, y font travailler nombre d'expatriés, que l'Europe perd moins aux délocalisations intracommunautaires qu'extra-communautaires et que plus le niveau de vie montera dans ces pays, moins il sera intéressant d'y délocaliser.

Quelques semaines ne suffisent pas à expliquer que, sortant du communisme, ces pays ont logiquement regardé vers l'Amérique, sa puissance et son modèle, mais que leurs populations étaient hostiles à la guerre d'Irak, que leurs gouvernements sont en train d'en rappeler leurs troupes, que le libéralisme n'y est plus aussi en vogue, que ces pays commencent à voir aujourd'hui que ce n'est pas le dumping social mais la solidarité européenne qui les fera décoller. C'est long, deux mois, mais il est tard.

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