Tout bouge au Proche-Orient. Tout y change à vue d'œil, mais reste à savoir dans quelle direction. Au premier regard, tout semble sourire au «croissant chiite», à l'Iran, à la Syrie et au Hezbollah libanais qui marquent des points puisque le Hezbollah a fini par obtenir tout ce qu'il exigeait depuis dix-huit mois. Ses ministres disposeront d'un droit de veto sur les décisions du gouvernement. Ils y siégeront donc à nouveau et rien ne pourra plus se faire au Liban sans l'accord d'un mouvement chiite soutenu par l'Iran et la Syrie.

Plus spectaculaire encore, le Hezbollah n'a pas eu à renoncer à ses armements, contrairement à ce que se demandait la majorité libanaise constituée par les chrétiens et les sunnites. Le seul engagement qu'il ait eu à prendre est de ne pas les utiliser au Liban même, dans les déchirements politiques de ce pays, mais seulement en cas d'affrontements avec Israël.

En lutte depuis trois décennies pour sortir de leur statut de minoritaires sans poids politique institutionnel, les chiites viennent, autrement dit, de s'imposer en force incontournable à Beyrouth. Tous les équilibres internes du Liban en sont modifiés et, régionalement parlant, l'Iran gagne, sur toute la ligne, puisqu'il est le grand protecteur du Hezbollah.

Si l'on dépasse, en revanche, le seul Liban, les choses sont beaucoup plus complexes. Au moment même où se concluait cet accord libanais, Israël et la Syrie ont confirmé la tenue de conversations bilatérales, sous l'égide de la Turquie. Elles étaient amorcées depuis plusieurs mois mais il est maintenant officiel, absolument clair en tout cas, qu'Israéliens et Syriens explorent les possibilités d'un accord de paix fondé sur des concessions d'ampleur.

Les premiers rétrocéderaient aux seconds le plateau du Golan qu'ils avaient conquis en 1967 et annexé en 1981. Les seconds s'engageraient auprès des premiers à arrêter le transit par leur territoire des armes iraniennes livrées au Hezbollah; à retirer leur soutien aux islamistes palestiniens du Hamas dont ils hébergent la direction et à rompre, surtout, leur alliance privilégiée avec l'Iran.

L'histoire est jalonnée de tentatives de paix entre Jérusalem et Damas. Toutes ont échoué. Tout peut encore faire capoter ces discussions mais, outre qu'elles ne semblent pas si mal parties, qu'Israël parle des «concessions douloureuses» qu'il envisagerait de faire et que les Syriens confirment l'offre de restitution du Golan, le fait est que la paix serait aujourd'hui dans l'intérêt des deux parties.

Les Syriens y trouveraient l'occasion de renouer avec les puissances occidentales et de réaffirmer leur influence au Liban. Leur régime en serait consolidé sur la scène internationale. La récupération du Golan lui redonnerait même un certain prestige intérieur. Quant aux Israéliens, l'avantage militaire qu'ils perdraient en abandonnant ces hauteurs stratégiques serait très largement compensé par les bénéfices politiques qu'ils en retireraient.

D'un coup, d'un seul, ils relativiseraient l'influence iranienne; s'assureraient de la sécurité de leur frontière avec le Liban; couperaient le Hezbollah de l'Iran et le réduiraient à une force politique libanaise parmi d'autres; se feraient reconnaître par un nouveau pays arabe; isoleraient le Hamas dans son bastion de Gaza et faciliteraient ainsi les difficiles pourparlers de paix qu'ils mènent avec le président palestinien. Nul ne sait encore si l'Iran sortira gagnant ou perdant de ce grand jeu. La certitude est qu'il en est au cœur.

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