La gauche n'y croit pas. Peut-être n'a-t-elle pas tort. Peut-être le premier ministre français n'opère-t-il qu'un repli tactique en prêchant soudain les vertus du dialogue social, du consensus national et du modèle allemand, mais, même si la gauche a raison, peut-être devrait-elle prendre Jean-Pierre Raffarin au mot, le défier de passer aux actes.

Elle le devrait d'abord car la tâche de la gauche occidentale est, aujourd'hui, de défendre le modèle social européen, le rôle arbitre de l'Etat, la concertation patronat-syndicats et la redistribution des richesses – ce modèle qui a fait la force économique des grandes démocraties, leur stabilité politique et leur rayonnement international, mais qui, désormais, prend l'eau de toutes parts. C'est la tâche de la gauche, sa raison d'être, non seulement parce que nos sociétés reculeraient si l'Etat-providence finissait par vraiment dépérir en Europe, mais aussi parce que l'urgence est de l'étendre au reste du monde.

Tout le commande. Sans une volonté politique pour canaliser les forces du marché, sans l'affirmation d'une autorité et de régulations économiques mondiales, nous ne résoudrons ni les problèmes de l'environnement ni ceux de l'inégalité des nations, de cet abîme de ressentiment et de peur qui se creuse entre pays riches et pays pauvres. Si nous voulons éviter le «choc des civilisations», ce vaste clash social entre les continents dont le 11 septembre aura été la salve d'avertissement, nous devons permettre le progrès des plus pauvres, leur donner des raisons d'espérer. Cela passe, à la fois, par le maintien de l'harmonie sociale dans le monde occidental, par le renforcement de la force d'attraction des démocraties, et l'invention d'un compromis mondial entre nations prospères et nations prolétaires. Il nous faut un New Deal international qui offre un horizon au monde comme Roosevelt, après la crise de 29, en avait redonné un aux Etats-Unis en resserrant leurs rangs par le développement des classes moyennes, garant de la cohésion nationale et du bien-être collectif.

L'Europe est l'instrument de ce New Deal. Elle seule peut le promouvoir, car ses deux grandes forces politiques, démocratie chrétienne et social-démocratie, sa gauche et sa droite, se rejoignent dans l'idée de «l'économie sociale de marché». Sur l'échiquier politique mondial, l'Europe est au centre. Elle en est le point d'équilibre mais, pour devenir la force motrice de ce nécessaire renouveau, encore doit-elle dépasser ses blocages, trouver l'entente intérieure lui permettant de réconcilier solidarité sociale et responsabilité individuelle, risque et protection, création d'entreprises et Etat-providence.

Il n'est pas vrai que cela soit antinomique. C'est, au contraire, la condition de la croissance mais il faut, pour y parvenir, que droite gaulliste et gauche socialiste sachent œuvrer ensemble à cet objectif, le sachent comme ont su le faire sociaux-démocrates et démocrates-chrétiens allemands, que la France et l'Allemagne puissent, ainsi, contribuer de concert à la refondation de la protection sociale, à son sauvetage et son extension.

Si Jean-Pierre Raffarin l'a compris, tant mieux. Tout le monde y gagnera. Si ce n'est pas le cas, la gauche n'aurait qu'intérêt à prouver qu'elle a, pour sa part, une vision de l'avenir, français, européen et mondial.

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