Que se passe-t-il? Etait-ce l'effet tsunami? L'élan de solidarité populaire avec les victimes du raz de marée aurait-il fait comprendre aux puissants de ce monde qu'ils pouvaient et devaient désormais tenir compte des continents les plus pauvres? Ou bien était-ce l'échec des Etats-Unis en Irak qui leur aurait démontré que les armes n'éviteront pas un choc planétaire entre bénéficiaires et laissés-pour-compte de la mondialisation, qu'il y fallait d'autres moyens?

Le cœur et la peur se seraient-ils rejoints dans la raison? Un peu de tout cela sans doute, mais le fait est que le Forum de Davos, ce Forum économique mondial, cet intellectuel collectif des partisans de la déréglementation, aura presque entièrement été consacré cette année à la nécessité d'un effort concerté des pays riches en faveur des plus pauvres.

Pour un peu, on se serait cru à Porto Alegre, à l'autre forum, celui des altermondialistes. On en était presque à se dire que – miracle! – les deux grands courants d'idées de l'échiquier mondial se rejoignaient, non pas déjà sur les solutions, mais sur le constat au moins que, si le monde est un, il lui faut des politiques communes qui ne laissent aucun continent de côté.

Difficile à croire, mais c'était si vrai pourtant que Davos s'est ouvert sur deux grands discours, Jacques Chirac puis Tony Blair qui, l'un et l'autre, le disaient dans les mêmes termes et que ces frères ennemis de l'Europe unie, se référant l'un à l'autre, ont tous deux passionnément plaidé pour l'aide au décollage de ceux qui n'ont rien.

Chacun l'a fait dans son style, sans renier sa culture politique. Tony Blair a prôné l'effacement de la dette des plus endettés, de nouvelles facilités de crédit pour ceux qui n'ont pas même d'eau potable et la réduction des subventions agricoles occidentales pour que l'agriculture des plus pauvres ne soit pas balayée par l'ouverture des marchés.

Le premier ministre britannique s'est inscrit dans une démarche libérale alors que le président français a, lui, proposé l'instauration d'un impôt mondial en faveur du développement, prélèvement sur les transactions financières internationales, taxation des flux financiers dans les pays pratiquant le secret bancaire ou imposition sur le transport aérien, billets ou carburant.

Ce n'était pas la même logique, mais, outre que ces idées ne sont pas contradictoires, Jacques Chirac et Tony Blair ont eu les mêmes accents pour dire, l'un et l'autre, que le statu quo était aussi odieux qu'intenable, que l'interdépendance était la réalité de base de ce monde, que «le terrorisme ne pouvait pas être seulement défait par les moyens militaires» (Tony Blair) ou qu'il fallait prendre garde (Jacques Chirac) «à la révolte des jeunesses d'Asie, d'Afrique et d'Amérique latine si le droit à l'avenir leur était refusé».

A travers eux, l'Europe parlait la même langue, et c'est l'autre révélation de Davos 2005.

D'ordinaire, les Américains dominent les débats de ce forum. Ils étaient là presque aussi absents qu'étaient présents les Européens, comme si les Etats-Unis n'étaient plus sûrs de leur message, ne savaient plus quoi dire, alors que les Européens sont, eux, portés par leurs convergences sur l'obligation d'humaniser la mondialisation, de forcer un règlement israélo-palestinien ou de lutter contre le réchauffement climatique. L'Europe, cette année, donnait le ton à Davos. C'est peut-être un signe des temps.

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