Les meilleurs des politologues américains eux-mêmes sont divisés. A dix jours du vote, les uns soulignent que plusieurs des grands Etats indécis (les swing States) le sont encore et que ce n'est qu'en fin de semaine prochaine, à J-3, voire le jour même du scrutin, que beaucoup des électeurs arrêteront leur choix.

D'autres prédisent, au contraire, un «raz-de-marée» en faveur d'Obama en s'appuyant à la fois sur les quelque dix points d'avance que lui donnent, désormais, les sondages nationaux et sur sa constante progression, surtout, dans tous les segments de l'électorat, y compris les ouvriers et les paysans blancs.

Factuels, tous ces arguments sont fondés, mais le fait est, en même temps, que les plus brillants des républicains penchent aujourd'hui pour le candidat démocrate. Dimanche dernier, l'ancien secrétaire d'Etat de George Bush est allé jusqu'à lui apporter son soutien au cours d'une des émissions politiques les plus suivies des chaînes américaines. Ce ralliement de Colin Powell a fait événement car les raisons données par ce centriste, général quatre étoiles, commandant en chef de la première guerre du Golfe et premier Noir à avoir été chef d'état-major des armées, pèseront auprès des militaires et des électeurs dits «indépendants», ceux qui votent tantôt républicain, tantôt démocrate.

«Solidité», «vigueur intellectuelle», «style», «substance», il a reconnu toutes les qualités d'un président à Barack Obama, tout en disant ne pas les trouver chez Sarah Palin, la colistière de John McCain. Colin Powell est devenu la première figure conservatrice d'envergure nationale à passer du côté démocrate mais il n'est que la partie émergée d'un iceberg.

Explicitement ou entre les lignes, bien d'autres conservateurs avaient franchi le pas avant lui. C'est le cas de la fille de Richard Nixon et de la petite-fille d'Eisenhower. C'est celui du Chicago Tribune, qui a appelé à voter Obama alors qu'il n'avait pas soutenu de candidat démocrate depuis 161 ans. C'est, encore, celui de Christopher Buckley, le fils de l'homme qui avait mis la droite intellectuelle en ordre de bataille aux Etats-Unis.

C'est, enfin, le cas de nombre de columnists républicains, de ces éditorialistes dont les articles et les apparitions télévisées constituent le magasin d'armes idéologique des conservateurs. Alors que les éditorialistes démocrates soutiennent leur camp comme un seul homme, ceux de la droite, ces grandes signatures qui avaient accompagné la «révolution conservatrice» de Ronald Reagan, font, eux, désertion. Le New York Times notait, mardi, le ton «désillusionné» avec lequel ils rendent compte de la campagne, couvrant d'éloges Barack Obama («une intelligence de première classe») et décochant leurs flèches contre «l'improvisation frénétique» de John McCain ou la «surévaluation» de Sarah Palin.

Tout se passe comme si ces intellectuels conservateurs n'en pouvaient plus de l'état de déliquescence de leur parti, ne supportaient plus d'y coexister avec les fondamentalistes de la droite religieuse, préféraient que les conservateurs aient l'occasion de se refaire dans une cure d'opposition et tablaient sur Barack Obama pour rendre un minimum de prestige international aux Etats-Unis.

Cette élite intellectuelle ne fera pas le vote, mais son basculement n'est pas indifférent. Il reflète à la fois le peu d'enthousiasme suscité par le ticket républicain, la séduction exercée par le candidat démocrate et, avant tout, la profondeur d'un désir de changement.

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