Sa jeunesse, son sourire, une manière de bouger – au seul aspect physique de ce nouveau secrétaire général, on devinait que quelque chose allait changer en URSS. C'était il y a vingt ans, le 11 mars 1985. Après une succession de momies qui n'en finissaient plus de mourir, un homme de 54 ans, Mikhaïl Gorbatchev, prenait les rênes de l'Empire soviétique mais qu'allait-il faire?

On sait, aujourd'hui, comment a fini la Perestroïka mais on n'en comprend toujours pas les ressorts. Jusque dans sa fin, l'URSS reste un mystère car on se refuse encore à aborder son histoire hors des catégories religieuses, loin de la diabolisation présente comme de l'idéalisation passée, à bien vouloir accepter que la Russie et le communisme puissent s'analyser rationnellement. L'histoire soviétique est celle d'une fuite devant l'échec.

Les Bolcheviks n'avaient pas gagné la guerre civile. Elle avait été perdue par les Blancs car, faute d'avoir su évoluer à temps, la Russie des tsars avait vécu, achevée par la Première Guerre mondiale. C'est si vrai que, sitôt que les communistes se furent assuré le contrôle du pays, le pouvoir leur échappe et qu'ils tentent de le garder en redonnant des marges à l'initiative individuelle.

Cette Nouvelle Politique Economique, la NEP, donne des résultats mais si probants, si menaçants pour l'emprise du parti, qu'elle est vite remplacée par la terreur de masse. Bolcheviks compris, tout le monde y passe mais lorsque l'état-major militaire est à son tour liquidé et que les armées d'Hitler attaquent, Staline tend la main à l'Eglise. Il unit ainsi le pays dans la défense de la patrie mais, sitôt victorieux, relance la terreur qui ne s'achèvera qu'avec lui.

C'est le dégel. Les camps s'ouvrent. On rêve, à nouveau, de réformes économiques mais, sentant bientôt les choses lui échapper, l'appareil opte pour un statu quo mortifère, ni démocratisation ni retour à la terreur, seulement l'obsession de durer. C'est le brejnévisme mais, quand il n'y eut plus de vieillard de rechange, il fallut bien faire appel au benjamin du Bureau politique, à la génération qui avait grandi sous le dégel et cru au changement. C'est en s'appuyant sur ces «soixantards» que Gorbatchev essayera de sauver non pas le communisme mais la Russie de la faillite communiste. Il tente une seconde NEP. Cela ne prend pas car l'appareil la bloque. Il fait alors souffler le vent des libertés, la glasnost, la transparence, pour contourner les apparatchiks. Ce vent emporte tout. Tout va trop vite. Le régime perd pied mais jamais, même quand il l'aurait encore pu, Gorbatchev n'acceptera de recourir à la force. Cet homme auquel une pléiade d'hommes d'Etat réunis à Turin par le Forum politique mondial rend aujourd'hui hommage voulait la liberté.

Il croyait à la démocratie. Il la souhaitait pour son pays et, s'il a échoué à conduire une évolution, si une révolution à l'envers l'a emporté, a brisé la Russie et la ramène, maintenant, à l'autoritarisme, il n'en fut pas moins un grand homme, un visionnaire qui savait qu'un Eltsine amènerait un Poutine. C'est, malheureusement, ce qui s'est passé.

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