Non. Ce ne sont pas les services secrets américains qui ont décidé de publier, d'eux-mêmes, leur nouveau rapport sur l'Iran. Ils auraient pu organiser une fuite. Peut-être a-t-on d'autant plus craint qu'ils ne le fassent que les élus démocrates de la Commission sénatoriale du renseignement étaient, pour leur part, hostiles à ce que ce texte reste secret.

Tôt ou tard, la presse en aurait eu connaissance, mais l'homme qui a convaincu la Maison-Blanche de le publier sans plus tarder n'est autre que le secrétaire à la Défense, Robert Gates.

Il y tenait car cette «Estimation du renseignement national» sert la politique qu'il préconise depuis qu'il a succédé, au début de l'année, à Donald Rumsfeld, l'un des principaux artisans de la guerre d'Irak, aujourd'hui tombé en disgrâce.

Gates, c'est l'anti-Rumsfeld, l'un des cosignataires, juste avant sa nomination, d'un texte fondamental, le rapport Baker, qui avait appelé George Bush à sortir les Etats-Unis du guêpier irakien non seulement en relançant des discussions israélo-arabes - ce qui est fait - mais en ouvrant également un dialogue direct avec l'Iran - ce qui reste à faire.

Robert Gates est ce qu'on appelle à Washington un «réaliste», l'une des figures de proue, avec Condoleezza Rice, la secrétaire d'Etat, du courant qui s'oppose aux «idéologues», menés par le vice-président Dick Cheney. Entre le vice-président et le secrétaire à la Défense, la bataille d'influence est permanente et, pour les réalistes, cette Estimation tombait à point.

Dans la mesure où elle souligne que les pressions et sanctions contre l'Iran avaient amené la République islamique à «interrompre» son programme d'armement nucléaire à l'automne 2003, Robert Gates pensait que sa publication contrerait les idéologues qui voudraient bombarder l'Iran au plus vite et qu'elle permettrait, à la fois, de renforcer les sanctions internationales contre Téhéran, puisqu'elles marchent, et d'amorcer des négociations avec ce régime.

Ses intentions étaient claires, mais cette publication n'a fait que provoquer une confusion internationale d'une ampleur sans pareille.

L'Iran se dit innocenté. Russes et Chinois laissent maintenant entendre que de nouvelles sanctions contre Téhéran n'auraient pas de raison d'être. La France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne sont embarrassées car tout ce qui a été retenu de cette Estimation est qu'il n'y aurait plus de problème puisque l'Iran, y lit-on, a arrêté son programme d'armement nucléaire il y a quatre ans.

C'est écrit. C'est ce qui a été retenu mais ce n'est pourtant pas la vérité d'un rapport autrement plus complexe et nuancé.

Précis et prudent, ce texte dit, en fait, trois choses. La première est que l'Iran a bel et bien arrêté tous ceux de ses programmes qui ne pouvaient avoir qu'une finalité militaire lorsque ses ambitions nucléaires ont été dévoilées. La deuxième est que les Iraniens ont, en revanche, poursuivi les programmes pouvant déboucher sur des applications soit civiles soit militaires et, notamment, l'enrichissement d'uranium à grande échelle. La troisième est que ces activités d'enrichissement pourraient permettre à Téhéran de se doter de l'arme nucléaire au pire fin 2009 ou, plus vraisemblablement, sous deux à sept ans, entre 2010 et 2015.

Ce n'est en rien rassurant. La sagesse serait d'accentuer les sanctions pour amener l'Iran à négocier et éviter une guerre. C'est ce que voulaient Robert Gates et les réalistes, mais les sanctions seront, aujourd'hui, plus difficiles à prendre.

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