De la fonction ou de la filiation, qu'est-ce qui comptera le plus? La seconde, évidemment, répondent bien des russologues dont l'argumentaire est solide. Dmitri Medvedev, font-ils valoir, n'est devenu président que par la grâce de Vladimir Poutine. Non seulement il a été choisi par son prédécesseur mais il n'aurait jamais rien été sans lui puisqu'il travaille dans son ombre depuis quinze ans. Non seulement il est son cadet de douze ans, ajoutent-ils, mais tous les hommes de pouvoir en Russie doivent leur position au président sortant qui, devenu premier ministre, pourra, donc, continuer à tirer les ficelles.

Tout cela est vrai, mais il n'en reste pas moins que les individus ne sont pas seuls à faire l'histoire. Par leur tempérament, leur culture ou leur rapidité à voir une situation, ils sont souvent déterminants mais, sans moment qui s'offre à eux, ils ne sont rien. Sans la débâcle, De Gaulle ne serait resté qu'un officier prometteur. Sans les grèves polonaises, Lech Walesa n'aurait pas changé le monde et Vladimir Poutine serait toujours un petit espion anonyme si la Russie, il y a huit ans, ne s'était pas cherché un homme à poigne pour sortir de la déchéance où l'ère Eltsine l'avait plongée.

Tout appelait, alors, un Poutine pour rendre à ce pays son rôle international et lui rebâtir un Etat mais, aujourd'hui, les besoins de la Russie ne sont plus les mêmes. Elle a repris le contrôle de ses matières premières, gaz et pétrole, dont l'envolée sur les marchés mondiaux a rempli ses coffres. La régression autoritaire qu'elle vient de vivre a si bien mis terme à l'anarchie que la Russie est redevenue une dictature. Sa diplomatie a retrouvé son autonomie et le fait voir. En huit années de présidence Poutine, tout a changé à Moscou, mais la Russie ne peut en rester là.

Pour attirer les investissements comme pour pouvoir, elle-même, investir à l'étranger, elle doit instaurer un Etat de droit qui inspire confiance aux grands acteurs économiques. Pour assurer sa sécurité, elle doit s'insérer dans un système de connivences puis d'alliances internationales. Pour se mettre en accord avec sa culture, son histoire et les aspirations de ses élites, c'est de l'Occident qu'elle doit se rapprocher car ses deux grandes craintes sont les mondes islamique et chinois.

La Russie doit, en un mot, trouver un terrain d'entente avec l'Europe et les Etats-Unis car ses intérêts le lui commandent. Entré en fonction, mercredi, Dmitri Medvedev aura du mal à s'affirmer face à son mentor mais, outre qu'il avait tranquillement rappelé dès janvier, bien avant son élection, que la Constitution donne plus de pouvoirs au chef de l'Etat qu'au premier ministre, le fait est que son profil et ses propos le prédisposent aux tâches de l'heure.

Fils d'enseignants et non pas issu, contrairement à Vladimir Poutine, d'une famille proche du KGB, Dmitri Medvedev n'a cessé, depuis six mois, de mettre l'accent sur l'importance du droit et de cultiver une image de manager pragmatique, souriant et bien élevé. Cela ne promet pas la démocratie mais, avec lui, un despotisme éclairé, moins arbitraire et moins violent, devient possible en Russie.

Une nouvelle page peut s'ouvrir à Moscou mais il y a, au moins, une condition à cela. Si l'Occident veut que cet espoir devienne réalité, il doit tendre la main à la Russie, lui proposer un modus vivendi et commencer par renoncer à étendre l'OTAN jusqu'à l'Ukraine et la Géorgie, jusqu'aux frontières méridionale et occidentale du plus étendu des pays du monde.

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