Conversation avec un columnist américain, personnalité influente à Washington. Nous sommes, en Irak, dit-il, dans une situation «catastrophique». Il ne détaille même pas les problèmes tant il sait qu'ils sont évidents, tant il est, aujourd'hui, clair que les Etats-Unis ne s'étaient absolument pas préparés à l'après-guerre, qu'ils n'ont ni idées ni crédits pour répondre aux besoins les plus criants de la population, que le mécontentement ne cesse de monter parmi les sunnites et les chiites, que les attentats sont devenus quotidiens et que la chasse aux fauteurs de troubles, arrestations et perquisitions, décuple la colère contre les troupes américaines.

Cet homme qui avait soutenu l'intervention de son pays en Irak sait maintenant que cette aventure risque de mal tourner. Il affirme aussi que l'équipe Bush, néo-conservateurs en tête, en est consciente. Il en conclut que l'Europe doit «aider» l'Amérique à se sortir de ce faux pas car une débâcle américaine nuirait à la stabilité internationale et à l'ensemble des démocraties. Il a évidemment raison.

Il a raison sur le constat comme sur la conclusion qu'il en tire, mais la suite de son propos laisse perplexe, bouche bée, pantois.

Ce qu'il souhaiterait, ce que les dirigeants américains, à l'entendre, voudraient, c'est que la France renonce à son «arrogance» et favorise l'envoi de forces européennes en Irak plutôt que de «se réjouir» des déboires des Etats-Unis. Cet homme averti, sophistiqué, indubitablement sincère, semble, autrement dit, ignorer que, dès la fin des hostilités, la France a proposé que le Conseil de sécurité prenne en main la reconstruction de l'Irak, que les Etats-Unis s'y sont opposés, que la France a, malgré tout, approuvé une résolution d'inspiration américaine donnant quasiment pleins pouvoirs à Washington pour régler les choses, que la France, en un mot, n'a rien fait pour envenimer une situation que les Etats-Unis ont créée malgré ses avertissements.

Où est, dans tout cela, «l'arrogance» française? Est-il arrogant d'avoir eu raison? D'avoir été clairvoyant? D'avoir tenté, sous le feu nourri de Donald Rumsfeld, d'empêcher la Maison-Blanche de commettre une erreur par trop évidente? «Chirac, répond-il navré, a répété que la France avait eu raison de s'opposer à cette guerre.» C'est vrai. Jacques Chirac n'a pas changé de position. C'est un fait et, si l'on comprend bien, c'est là que serait «l'arrogance» du président français, mais aurait-on voulu, à Washington, qu'il se déjugeât, sans raison de le faire, dans le seul but de ménager la susceptibilité américaine?

Faudrait-il non seulement assumer les conséquences de l'erreur mais l'erreur elle-même? N'est-ce pas un peu trop demander? L'éditorialiste esquive.

Il n'ose pas exprimer ce qui est, en réalité, le fond de la pensée de beaucoup de diplomates, d'universitaires et de columnists américains si nombreux à considérer que des gens aux idées courtes tiennent, chez eux, les manettes, qu'ils ont le pouvoir et qu'il faudrait, donc, comme Tony Blair, tenter de les influencer de l'intérieur sans, jamais, les contredire publiquement. Eh bien non!

Non, car c'est précisément ce qu'il ne faut pas faire. A ce jeu-là, Tony Blair a perdu tout crédit intérieur, dégringolé dans les sondages et n'est plus en position de faire grand-chose sur la scène internationale. Fortes des positions qu'elles avaient prises, la France et l'Allemagne, elles, pourraient contribuer, le jour venu, à réparer les pots cassés mais elles ne le pourront pas tant que les Etats-Unis continueront à refuser toute concertation internationale.

Il ne s'agit pas d'exiger un mea culpa de l'Amérique. Il ne s'agit pas de vouloir humilier George Bush. Ce qui est fait est fait et il faut, maintenant, regarder l'avenir. C'est notre intérêt à tous, il faut s'y employer, mais il ne servirait à rien d'envoyer des troupes européennes en Irak si les Etats-Unis et l'Europe ne se sont pas, d'abord, mis d'accord sur un scénario de sortie de crise. Quand on est dans un trou, il ne faut pas creuser.

Il faut aider les Etats-Unis. Il faut nous aider en les aidant, mais il faut aussi, pour cela, qu'il nous aide à les aider.

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