Il démangeait et s'est dressé, ce doigt d'honneur.

Il s'est irrépressiblement dressé lorsque le Danemark s'est retrouvé cloué au pilori parce qu'un de ses quotidiens avait osé publier des caricatures de Mahomet.

Puisque c'était ainsi, puisque la liberté d'expression déclenchait d'aussi folles réactions, puisque le droit au blasphème était aussi violemment mis en cause, on allait leur montrer, à ces Tartuffe, que le règne des faux dévots ne reviendrait pas, on allait leur faire voir, à ces culs-bénits qui osent, eux, invoquer Dieu pour envoyer des gamins mourir et tuer dans des attentats-suicides, que la liberté ne se divise pas et que l'Europe y tient.

C'était sain, n'est-ce pas? Il était sain que des journaux réagissent aussi vigoureusement mais y avait-il, pour autant, la moindre intelligence politique dans cette réaction de cour de récré?

Je ne le crois pas car il se trouve, moment de l'Histoire, que le monde musulman est tout entier travaillé par un courant politique, l'islamisme, qui voudrait fonder la renaissance d'une civilisation autrefois brillante sur le rejet de l'Occident et la confusion des lois civiles et religieuses.

Il n'y a pas, aujourd'hui, plus grand danger pour le monde que la force de cette quête identitaire.

Elle est dangereuse pour l'Islam qui fut rayonnant aussi longtemps qu'il sut s'ouvrir aux autres et amorça son déclin en se refermant sur lui-même.

Elle l'est, surtout, pour la stabilité internationale car, à affirmer les différences entre civilisations plutôt que leurs convergences, on court à leur affrontement - voire à une guerre, d'autant plus effroyable qu'elle mêlerait Dieu aux combats des hommes.

C'est le danger par excellence mais c'est précisément pour cela qu'il ne faut pas se tromper sur les moyens d'y faire face.

Les litanies sur Munich et la montée du nazisme ne relèvent, là, que de l'approximation intellectuelle. On peut parler tant qu'on veut de «fascisme vert» mais la certitude est que, dans cette situation nouvelle, et durable, il faut être sage pour deux, tout faire pour séparer les islamistes des musulmans et les djihadistes des islamistes - ne rien faire, autrement dit, qui favorise l'extension de ce mouvement et la montée, en son sein, de ceux qui prêchent ouvertement la guerre sainte, la souhaitent et s'y emploient.

Or quel a été le résultat, parfaitement prévisible, de cette publication et de sa répétition surtout?

Une grande majorité de musulmans en a été inutilement choquée. L'Europe a fini par donner l'impression, pas totalement infondée, qu'elle leur hurlait d'aller se faire voir. Les islamistes se sont vu offrir une occasion inespérée d'exacerber les passions du monde islamique en lui martelant qu'il serait méprisé, défié par l'Occident et en butte à de nouvelles croisades. Ceux des musulmans qui rêvent d'un aggiornamento de l'islam se sont retrouvés sommés de choisir entre le blasphème et la foi.

La presse européenne les a, autrement dit, bâillonnés, tandis que les djihadistes, Mahmoud Ahmadinejad et le régime syrien ont dansé de joie dans un incendie qu'ils ont attisé pour servir leurs desseins respectifs.

Jusque et y compris dans celui de blasphémer, la liberté d'expression est un droit constitutif de toute démocratie.

Cela ne souffre pas discussion mais, si cette liberté doit être totale, celle de discuter ce qui est exprimé en vertu de ce droit n'est pas moins absolue.

La reproduction de ces caricatures était contre-productive car elles sont pain bénit pour ceux-là mêmes qu'elles croient viser.

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