Inconcevable? Oui, mais très possible. Il est aujourd'hui parfaitement possible que, le 29 mai prochain, une majorité de Français rejette la ratification du projet de Constitution européenne et qu'une crise majeure s'ouvre ainsi dans l'Union. C'est tellement possible que le oui n'a pas cessé, depuis trois mois, de s'effriter, qu'un sondage publié vendredi donnait, pour la première fois, le non en tête (de deux points mais deux points suffisent) et que ce non progresse, à vue d'œil, dans tous les milieux.

On entend des fédéralistes convaincus expliquer qu'ils iront voter contre ce texte car il ne répond pas suffisamment à leurs aspirations. Des gens de droite voteront contre la Constitution car Jacques Chirac leur semble trop à gauche. Des gens de droite, de gauche et du centre diront non car le seul fait qu'on ait pu accepter la candidature de la Turquie leur donne envie de prendre les armes. Des gens de gauche, enfin, ne veulent pas de ce texte car il graverait, disent-ils, le libéralisme dans le marbre constitutionnel.

Tout concourt à un échec du référendum et d'abord une formidable pulsion pyromane qui s'empare des Français car trop d'entre eux ne comprennent plus rien à la dynamique européenne, ne voient plus où ils vont et soupçonnent «Bruxelles», la technocratie, les Bourses ou leurs propres dirigeants, de gauche comme de droite, de vouloir leur imposer un destin dont ils ne veulent pas car ils ne le discernent pas.

Alors que le pouvoir d'achat stagne, la rage suscitée par les communiqués triomphants sur les bénéfices des grandes entreprises n'arrange rien. Une crise de nerfs rampante frappe la France. Ce référendum devient l'occasion rêvée de tout casser. Pire encore, à droite comme à gauche, des prétendants à la succession de Jacques Chirac voient ce vent les pousser vers l'Elysée car une victoire du non ferait place nette dans les deux camps.

Tout menace le oui. Tout porte le non, mais la cause est-elle, déjà, entendue? Elle ne l'est pas, pas encore, car le débat ne fait que commencer et que, plus le non paraîtra susceptible de l'emporter, moins la tentation sera forte d'en glisser un dans l'urne par simple colère, mais le référendum est dans dix semaines.

C'est demain et il n'y a pas, en France, de personnalité assez forte et consensuelle, assez écoutée et respectée, pour incarner le oui et faire prévaloir la raison. Qui pourrait, aujourd'hui, dire et faire entendre aux Français que l'Europe ne peut pas prendre quinze ans de retard supplémentaire, voire plus, face à la puissance américaine et à l'envol de la Chine? Qui saurait plaider ce projet constitutionnel non plus comme le pis-aller qu'il n'est pas mais pour les avancées qu'il permettra?

Qui saurait expliquer, haut et fort, que l'Union a besoin d'un président à même de l'incarner, d'un ministre des Affaires étrangères à même d'exprimer ses convergences et réduire ses divergences, de l'inscription de l'économie sociale de marché dans sa loi fondamentale, de la constitutionnalisation de sa Charte des droits fondamentaux et d'un Parlement dont la majorité élue puisse déterminer l'orientation de la Commission?

Qui aurait assez de carrure pour aller contre le courant et marteler, contre vents et marées, que c'est à ces besoins, à ces nécessités, que répond ce texte? La France n'a pas, aujourd'hui, d'homme d'Etat de cette taille. Jusqu'au bout, cette bataille restera acharnée et incertaine.

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