Au mot «France», le Dictionnaire des idées reçues indique: «Vieux pays bloqué, divisé par de si fortes barrières idéologiques que les changements n'y peuvent procéder que de la révolution, pas des réformes.» Personne ne contesterait, à Paris, la validité de cette définition, prémisse rituelle de tout propos politique, mais sa caducité est pourtant éclatante. En fait de barrières idéologiques, la France vit une révolution qui a d'ores et déjà pulvérisé sa droite et sa gauche, l'une et l'autre réduites à une multitude de sous-ensembles, d'atomes mouvants qui se combinent, au gré des sujets, dans les plus étonnantes convergences.

Laurent Fabius, ancien premier ministre de François Mitterrand, a longtemps été l'archétype du social-libéral. Bardé de diplômes, tête bien pleine et bien faite, il incarnait, jusqu'au dernier bouton d'une impeccable mise, cette «pensée unique», Europe-ouverture-modernité, que tout Français se doit de rejeter. Désormais incarnation du «non-non», «non» au projet de Constitution européenne et «non» à une éventuelle adhésion de la Turquie à l'Union, il est, aujourd'hui, le dénominateur commun d'une hétéroclite mouvance faite d'extrême gauche anti-libérale et rempart des sans-papiers, de souverainistes, d'islamo-allergiques et de partisans d'une «autre Europe», plus sociale et plus étatiste.

François Mitterrand serait bien en peine de reconnaître, là, son enfant chéri, mais que dire de Jacques Chirac? Il n'y a pas trois ans, il avait fédéré son camp, la droite, en un parti quasiment unique mais il y a longtemps déjà qu'il ne l'exprime plus, que la droite déteste son attachement au modèle social européen, ses sympathies revendiquées pour les altermondialistes, son opposition militante à la primauté américaine et lui préfère massivement son Brutus, Nicolas Sarkozy, le chouchou français du Financial Times.

Nicolas Sarkozy est donc le nouvel adversaire d'une gauche qui déteste moins que jamais Jacques Chirac? Non. Ce serait trop simple. Question d'habitude, le peuple de gauche n'a pas vraiment adopté le président de droite, mais raffole de Nicolas Sarkozy, dont la jeunesse, le talent, le culot le bluffent d'autant plus qu'il voudrait priver de subventions européennes les nouveaux membres de l'Union pour cause de trop légère imposition des bénéfices industriels.

Si vous avez la migraine, vous n'êtes pas les seuls, mais sachez encore que François Bayrou, l'homme qui voudrait ressusciter la démocratie chrétienne en France, le petit chose qui monte, a toutes les sympathies d'une gauche modérée dont le seul radicalisme est l'anticléricalisme.

La France est en chantier, échiquier politique en reconstruction, et cela donne une gauche et une droite totalement divisées, dans leurs propres rangs, par la Turquie, les 35 heures, le mariage homosexuel, les OGM, l'exégèse de la Constitution européenne, la revalorisation de l'autorité, l'interdiction des signes religieux dans les écoles, la réduction de la pression fiscale, le droit d'ingérence, les couloirs à bus, la publicité pour l'alcool, Le Monde et la téléréalité, l'homéopathie et la construction des tours.

La France politique est en chaos. Reste à savoir s'il sera créateur.

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