On l'appelait «le p'tit chose» mais il n'en finit plus de grandir. Dans les sondages, François Bayrou flirte désormais avec 20% d'intentions de vote, 17% ici, 19% là. Il devient le souci commun de Ségolène Royal et de Nicolas Sarkozy. L'une se demande s'il ne pourrait pas lui ravir sa présence au second tour. L'autre se dit que, face à ce centriste, il perdrait à coup sûr. Bref, l'impossible est désormais tellement plausible que Libération mettait, vendredi, ses lecteurs en garde: «Bayrou, disait son éditorial, a toujours agi avec la droite. Ceux qui ne veulent pas l'imiter ne doivent pas l'écouter.»

C'était bien formulé mais, outre que François Bayrou n'a pas cessé, depuis la dernière présidentielle, de se démarquer de la droite en allant même jusqu'à voter une motion de censure, comment expliquer qu'un centre, avec lui, prenne vie en France?

La première réponse a un nom, Nicolas Sarkozy, car il effraie beaucoup de gens de son camp. Toute une partie de la droite le trouve trop nerveux, trop impulsif, trop sûr de lui. Son côté «Petit Bonaparte» joue contre lui et il a achevé, surtout, de s'affaiblir en entamant beaucoup trop tôt une campagne de second tour.

Convaincu d'être le favori, certain que Ségolène Royal allait s'écrouler alors qu'elle n'a jamais plié dans l'adversité, il a voulu séduire à gauche en cassant son image de «libéral-atlantiste». Lui qui s'était fait l'homme de la «rupture», qui s'était imposé sous cette casaque, est soudain devenu trotskiste le matin et thatchérien le soir, quand il n'est pas les deux à la fois dans le même discours.

Résultat: il a semé le doute dans sa base sans séduire, pour autant, les modérés. L'homme du tournant est désormais largement perçu comme un opportuniste, distributeur de coûteuses promesses et étrangement fidèle en cela à ce Chirac dont la droite ne voulait plus entendre parler. Cela n'a pas desservi François Bayrou et, parallèlement, Ségolène Royal a connu une mésaventure similaire lorsqu'elle a voulu resserrer les rangs de la gauche en mettant un assourdissant bémol à sa musique blairiste. La nouvelle gauche qu'elle avait choisi d'incarner, celle qui lui avait permis de faire entendre sa différence, celle de «l'ordre juste» et non plus du socialisme indéfini, est maintenant oubliée. Son originalité n'est plus que d'être femme et, face à la banalisation de ces deux champions, François Bayrou s'installe sur le créneau de la nouveauté, de cette page blanche à laquelle la France aspire tant que c'était ce qui avait fait la force initiale de Ségolène et Nicolas.

Mais ce n'est pas tout.

Avec son «ni droite ni gauche», avec sa volonté, martelée nuit et jour, de constituer un gouvernement des meilleurs, une sorte d'équipe de France formée sur la seule base des compétences, François Bayrou détient un atout majeur car beaucoup de Français pensent, comme lui, que les bilans de la droite et de la gauche sont aussi peu convaincants l'un que l'autre. Il s'est fait l'homme de la rupture, non pas celle du libéralisme ou du blairisme mais d'un retour au bon sens, du langage de vérité et de la fin des promesses, mélange savant de social et de libéralisme, de rigueur et d'investissements dans l'avenir - école et recherche.

Sa force est de n'être pas flamboyant. Son avenir dépend de sa capacité à convaincre trois ou quatre pour cent supplémentaires d'électeurs de gauche qu'il pourrait être au second tour et que ce ne serait pas gaspiller leur voix que de voter lui. Ce n'est pas plus impossible que déjà joué.

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