Les directeurs politiques des ministères des Affaires étrangères français, britannique et allemand sont dans l'avion pour Téhéran. Ils y étaient attendus ce samedi, à leur demande, pour présenter aux autorités iraniennes le contenu des propositions que l'Europe, l'Amérique, la Chine et la Russie ont décidé de faire à l'Iran en échange d'une suspension de ses opérations d'enrichissement d'uranium.

Adoptées jeudi à Vienne après plusieurs mois de discussions entre les grandes puissances, ces offres n'ont en effet pas été rendues publiques. Sauf fuites, elles ne devraient pas non plus l'être dans l'immédiat car les Quatre Grands - attelage qui est en train de s'imposer sur la scène internationale - ont décidé d'en réserver la primeur aux premiers intéressés, les Iraniens. Mûrement réfléchie, cette décision vise à éviter de donner l'impression à la République islamique que ce paquet serait à prendre ou à laisser, qu'elle n'aurait qu'à l'accepter ou s'attendre aux pires ennuis. C'est une bonne manière mais, bien au-delà de la courtoisie, les Quatre ont surtout voulu parer le risque que Téhéran ne soit immédiatement amené à commenter ces propositions, ne les juge à chaud, ne les dise insuffisantes ou inacceptables, que les positions ne se figent et qu'il n'y ait, alors, plus rien à discuter.

«Propositions de grande portée», a seulement dit la ministre britannique en s'exprimant au nom de ses collègues, et c'est maintenant à huis clos, en ce moment même, que ces offres seront présentées aux Iraniens, discrètement, posément, de façon à pouvoir en souligner la dynamique et donner le temps d'en débattre aux différents courants du régime iranien.

Cette prudence des Quatre marque ainsi leur volonté de résoudre cette crise par la diplomatie. Elle montre à quel point ils sont tous conscients, y compris l'Amérique, de la gravité de l'enjeu et des dangers qu'il comporte.

La balle est, autrement dit, dans le camp des Iraniens.

Ou bien ils considèrent qu'ils ont, après tout, marqué des points, réussi à ce que les Américains se disent prêts à engager des négociations directes avec eux, à donner leur feu vert à leur entrée dans l'Organisation mondiale du commerce et à envisager de coopérer avec leur pays, y compris sur le nucléaire civil, et ils se donnent alors les moyens de garantir au monde qu'ils ne veulent pas passer de l'énergie nucléaire aux bombes atomiques.

Ou bien ils estiment, seconde hypothèse, que rien de tout cela n'est bien intéressant pour eux et les grandes puissances seront alors fondées à croire que l'objectif de la République islamique est bien de se doter de l'arme nucléaire et les conséquences qu'elles auraient à en tirer pourraient devenir, un jour, militaires.

Tout se jouera à Téhéran, entre les technocrates et les idéologues qui s'y déchirent à pleines dents, mais il est frappant de voir, en attendant, à quel point la donne internationale a changé depuis la guerre d'Irak.

Hier, principal maillon de l'«axe du mal» aux yeux de George Bush, l'Iran est devenu, pour les Etats-Unis, un pays à sortir de son isolement et avec lequel il vaudrait le coup de parvenir à un compromis historique. Loin, cette fois-ci, d'agir seule, l'Amérique a fait tous les gestes d'ouverture qui ont permis d'assurer l'unité des grandes puissances dans cette affaire. Et puis, enfin, ce sont la France, l'Allemagne et la Grande-Bretagne, les trois puissances européennes que l'Irak avait tant divisées, qui ont permis que la diplomatie prévale.

Que cette partie se termine bien ou mal, son principal acteur a un nom. C'est l'Europe.

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