Karen Ho est anthropologue, professeure associée à l’Université du Minnesota. Entre 1997 et 1999, elle travaillait à Wall Street. Comme employée de la Bankers Trust New York Corporation d’abord, histoire, dit-elle aujourd’hui, d’«apprendre la langue». Puis dans son rôle professionnel actuel, occupée à interroger ses anciens collègues sur leur culture et leur représentation du monde comme elle aurait pu le faire dans un village d’Océanie ou du Groenland. Le résultat de ce travail est un livre intitulé «Liquidated, an ethnography of Wall-Street». Karen Ho s’est exprimée mercredi 17 mars à Genève dans le cadre d’un cycle de conférences sur la crise organisées par le département de sociologie de l’Université de Genève.*

L’anthropologue, explique-t-elle, ne tient rien pour acquis d’emblée. Lorsqu’il s’aventure à Wall Street, il n’y considère pas le marché comme une évidence économique mais comme une production culturelle. Dont elle résume les valeurs et les représentations avec ce mot fort: liquidation. Dont la portée en anglais est sans doute un peu plus large que celle que lui attribue un lecteur francophone.

La liquidation rend liquide. C’est ce qu’a fait Wall Street pour l’économie mondiale. Une entreprise, relève Karen Ho, a progressivement cessé d’être pensée comme une construction, des machines, des hommes pour les faire tourner, une production et une tradition professionnelle pour devenir, jusque dans l’esprit de ses propriétaires, une pile d’actions potentiellement transformable à tout moment en une autre richesse.

Cette évolution a amené, très concrètement, une liquidation des hommes: la sécurité de l’emploi s’est évanouie au fil des restructurations, la profession a cessé d’être une source stable d’identité, la capacité d’adaptation – la fluidité – est devenue le maître mot. Les acteurs de Wall Street eux-mêmes sont influencés par ce processus, de deux manières contradictoires. D’une part, ils ont acquis un pouvoir exponentiel. Et de l’autre, ils sont eux-mêmes régulièrement soumis à liquidation.

Même au plus fort des bulles qui se sont succédé depuis les années 80, des entreprises financières ont disparu, d’autres se sont restructurées, note Karen Ho. L’insécurité est donc devenue un élément central de la vie à Wall Street. Mais au lieu de se la représenter comme un inconvénient, banquiers et traders en ont fait un défi qu’ils sont fiers de relever sans cesse. Quand ils se retrouvent sur le carreau, ils voient cela comme une chance d’aller apporter leur expertise ailleurs. La clé de la survie est, là encore, dans la fluidité. Il faut se fondre dans le marché.

La simultanéité est la règle. Pour des raisons techniques: les cours ne se fixent plus deux ou six fois par jour mais seconde par seconde. Mais aussi pour des raisons culturelles: l’ambition n’est pas de dominer le marché mais de ne faire qu’un avec lui, d’être le premier à l’interpréter, à anticiper même ses mouvements. Ce besoin d’être là où ça bouge, comme si on y était déjà entré la veille, estime Karen Ho, explique la façon très irréfléchie dont UBS s’est engagée sur le marché des «subprime».

De son côté, le pouvoir croissant acquis par les acteurs de Wall Street n’est pas toujours estimé à sa juste valeur. «Si vous leur en parlez, ils vous diront que c’est le marché qui est tout-puissant, pas eux. Mais vous entendez également des remarques du type «telle boîte a intérêt à nous ménager car, finalement, c’est nous qui la notons». Et surtout, ce pouvoir forme, avec le risque, un couple détonnant.

Les acteurs de Wall Street se voient comme des maîtres ès risques. Ils en vivent – prendre de gros risques justifie de grosses rémunérations – mais ils savent plus ou moins clairement qu’ils sont en réalité très peu exposés. Leur expertise particulière les protège de la marginalisation qui guette les chômeurs dans d’autres domaines. Même en période de crise, ils trouvent à se placer, au besoin en dehors de la finance.

A cela s’ajoute le fait qu’ils sont «too big to fail» – trop grands pour tomber – et le savent. La formule qui a connu un tel succès lors de la crise de l’automne 2008 avait déjà cours, note Karen Ho, au moment de celle des marchés émergents en 1999. «Un trader que j’interrogeais m’a expliqué qu’il avait toujours su que les valeurs russes n’étaient pas sûres. Je lui ai demandé pourquoi il y avait tout de même investi, il m’a répondu qu’ainsi il savait qu’il pouvait profiter des bons côtés de la spéculation sans pâtir de ses effets négatifs. Pourquoi? Le gouvernement américain, m’a-t-il répondu, n’allait pas laisser une puissance nucléaire tomber en faillite»… La dernière crise a-t-elle changé quelque chose à cette mentalité? Karen Ho explique qu’elle n’a plus retrouvé ceux qui avaient été ses informateurs lors de son enquête: tous avaient changé d’employeur. Mais la crise, estime-t-elle, a eu des résultats contradictoires. D’un côté, elle a confirmé que Wall Street était «too big to fail», même si la chute de Lehman Brothers a suscité un choc.

D’un autre côté, elle a fait monter en puissance un discours critique, remis en question certaines valeurs, notamment sur le plan temporel: on envisage désormais de penser non seulement à court mais aussi à moyen terme. «Le débat sur les bonus est révélateur: ils sont intrinsèques à la culture de Wall Street. Jusqu’ici, ils récompensaient surtout le volume des transactions, bonnes ou mauvaises, c’est-à-dire la volatilité. On les voit, c’est très frappant, prendre l’ascenseur avant chaque crise. Aujourd’hui, on ne peut toujours pas imaginer d’y renoncer mais on envisage de les lier aux performances réelles. C’est un très timide début.»

La crise, un risque à prendre? Tous les mercredis à Unimail (Genève) de 18h30 à 20 heures.

La clé de la survie

est dans la fluidité.

Il faut se fondre

dans le marché

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