Snap, la société derrière Snapchat, a réussi un coup de maître cette semaine. Qui aurait pu deviner que le spécialiste des messages qui s’autodétruisent ferait chauffer à ce point les compteurs à la bourse? Avec une hausse du titre de 40% le premier jour, la start-up pèse plus de 30 milliards de dollars. Un véritable exploit, car Snapchat ne gagne pas d’argent. Une habitude dans le monde de la technologie, où les investisseurs ont l’habitude d’acheter de la croissance et une perspective plutôt qu’un résultat solide immédiat. Mais ce cas-là est différent et un contexte particulier explique un tel succès.

Son fondateur, Evan Spiegel, a d’abord eu un sens extraordinaire du timing. Depuis l’élection de Trump, la bourse flambe aux Etats-Unis et les investisseurs ont de nouveau envie de croire aux histoires extraordinaires. Celle notamment d’une société qui sait parler aux 17-34 ans alors que les autres médias – y compris les réseaux sociaux – ont de plus en plus de mal à les séduire.

De plus, le nouveau venu sur le marché est dans l’air du temps: est-ce un réseau social, une fabrique de vidéos, un fabricant de lunettes qui filment? Le côté hybride de Snapchat séduit, alors que le monde des médias ne sait plus si l’avantage reviendra aux tenants de l’ingénierie ou à ceux du contenu. Enfin, bien que la technologie occupe le devant de la scène depuis des années, les investisseurs n’ont presque rien eu à se mettre sous la dent, ou plutôt dans le portefeuille, depuis l’entrée de Facebook en bourse en 2012.

Les plus grandes licornes, comme Uber ou Airbnb, ne souhaitent pas utiliser cette manière de lever des fonds, devenue de moins en moins prisée. En 1999, juste avant le crash des dotcom, il y avait eu 371 IPO sur le marché américain contre seulement 20 l’an dernier. Dans un tel désert, Snapchat apparaît comme une oasis. Ou un mirage? Il y a en effet de nombreuses ombres derrière les palmiers et le logo ensoleillé de la société de Los Angeles.

Snap dépend tout d’abord de Google pour son infrastructure: l’application est en effet très gourmande en ressources et elle se repose sur un contrat de sous-traitance pour le cloud de la division d’Alphabet. Ensuite, le revenu par abonné reste bas par rapport à un concurrent comme Facebook. Enfin, les nouveaux actionnaires n’auront qu'à se taire si les choses tournent mal. Snap n’a en effet émis que des actions sans droit de vote afin que les fondateurs soient non seulement riches, mais tout-puissants à l’issue de l’opération. La société au petit fantôme devra prouver qu’elle n’est pas qu’une illusion.

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