Les Américains l’appellent le «Sputnik moment». C’était en 1957, et les Soviétiques lançaient leur premier satellite dans l’espace, semblant ainsi vouloir s’assurer une supériorité cosmique sur le reste du monde. Les Etats-Unis ne sont pas peu fiers de leur réaction de l’époque. Créant la NASA et mettant le paquet dans le système éducatif, ils allaient conquérir la Lune et la sérénité: ils retrouveraient une première place que plus personne ne serait en mesure de leur contester.

Un nouveau «Sputnik moment» doit-il arriver, comme le disait récemment Barack Obama? Face à l’irrésistible ascension de la Chine, les Américains ne sont pas loin de vivre une frayeur similaire à celle qu’avait provoquée une puissance soviétique au demeurant largement fantasmée.

La situation est en réalité beaucoup plus pernicieuse: tous les jours, au supermarché, les consommateurs américains remplissent leurs chariots de produits «made in China», tenaillés par la vague culpabilité de contribuer ainsi à donner des cartouches à leur grande rivale. Ensuite, au moment de remplir leur déclaration d’impôt, ils savent confusément qu’il faudra trouver ailleurs l’argent qu’ils rechignent à payer au fisc. L’Etat empruntera pour garantir leur niveau de vie. Et c’est la Chine qui, en fournissant les dollars tout frais qu’elle vient de recevoir, ajoutera encore à leur dépendance vis-à-vis d’elle.

Bien sûr, ce raisonnement est d’autant plus effrayant pour l’Amérique qu’il est caricatural. Aussi bien la Chine que les Etats-Unis ont eu, et continueront d’avoir, beaucoup à gagner dans une relation qui a rendu leurs économies à ce point imbriquées que certains appellent désormais l’entité qu’elles forment la «Chinamerica».

A Washington cette semaine, le président chinois Hu Jintao aura sans doute la confirmation de la formidable méfiance qui entoure cette relation. Mais son voyage servira aussi à rappeler à quel point les deux pays sont devenus interdépendants. Et si, au lieu de poursuivre le fantasme, les Etats-Unis et la Chine se résignaient à vivre un «Sputnik moment» côte à côte, et non face à face?

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