Rumeurs

Weinstein, le fabulateur et la meute

Ses avocats ont annoncé ce week-end que le producteur américain allait s’installer provisoirement en Suisse. Bronca sur les réseaux sociaux, avant que la Radiotelevisione svizzera (RSI) ne lève le lièvre: c’était une fausse nouvelle

La rumeur courait depuis plusieurs jours: Harvey Weinstein allait venir cacher ses turpitudes dans le Tessin hospitalier. Peut-être pour se faire soigner. «En Suisse, là où ce p… de Polanski se cache??? Jesus!» rugissait déjà une internaute américaine, un peu en retard. «Cachez vos enfants, cachez votre femme», recommandait un autre. Même la grande comédienne italienne Asia Argento, celle-là même qui a fourni à ses 375 000 abonnés sur Twitter la liste de 93 victimes du producteur américain (plus d’une centaine de femmes au total l’ont accusé), s’en est inquiétée: «Une de nos sœurs a aperçu Weinstein en Suisse. S’il vous plaît, dites-moi que c’est un mauvais rêve.»

Oui, c’était un mauvais rêve. C’était même complètement faux. Plusieurs médias et agences de presse, dont l’ATS, ont certes reçu samedi un communiqué des avocats de Weinstein, émanant d’une adresse, postmaster@brafmanassociates.com, à l’allure tout à fait officielle. Le producteur avait récemment fait savoir qu’il s’était assuré les services du célèbre avocat new-yorkais Benjamin Brafman, qui avait aussi défendu Dominique Strauss-Kahn.

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Fake news

Seulement voilà. Alors que sur le message envoyé aux journalistes l’adresse physique du cabinet new-yorkais et son numéro de téléphone étaient corrects, l’adresse web du site d’où provenait cet e-mail, brafmanassociates.com, n’était pas celle du cabinet d’avocats. C’est la Radiotelevisione svizzera (RSI) qui a flairé l’embrouille, et mené l’enquête en la personne de son journaliste Paolo Attivissimo, au pseudo éclairant sur Twitter: @disinformatico. Plusieurs sites comme Whois permettent d’accéder très simplement à la «carte d’identité» d’un site web – date de création, nom de son créateur, adresse physique, numéro de téléphone… Vérification instantanée: le domaine a été acheté le 1er décembre par Proto Group Ltd, une société italienne de consultation immobilière pour VIP, fondée et dirigée par Alessandro Proto, promoteur et homme d’affaires italien controversé.

Son nom apparaissait dans le courriel initial – c’est lui qui avait soi-disant vendu une maison à Weinstein au Tessin. Un détail qui aurait pu, dû inciter à la prudence: Proto est connu comme le loup blanc en Italie, et son nom circulait depuis un moment. «Un grand falsificateur, écrit le Blick ce lundi, un beau gosse de 43 ans qui prospère sur le mensonge et pose avec les grands ce monde en affirmant avoir vendu des maisons à Leonardo DiCaprio, Cristiano Ronaldo ou Justin Bieber.» En 2013, il a été condamné à 3 ans et 10 mois d’emprisonnement pour fraude et transactions boursières illicites en Italie. Titre de son livre, publié la semaine dernière: Je suis un imposteur. Tout un programme. D’ailleurs, son compte Twitter à lui aussi est éloquent – si c’est bien le sien, puisqu’il n’est pas certifié: @therealProto. Toute ressemblance avec un compte présidentiel américain serait pure coïncidence.

En attendant, certains adversaires de «No Billag» ont foncé sur l’occasion. «CQFD: si la RSI et donc la SSR n’existaient plus après la votation du 4 mars, nous serions encore tous là à gober la news!» commente sur Facebook Thierry Jobin, du Festival international de films de Fribourg. «Bravo à nos confrères de @RSIonline qui ont débusqué la fake news Weinstein à Lugano! La redevance finance aussi le journalisme d’enquête», se félicite aussi Thierry Zweifel, du département Stratégie & programmation… de la RTS. De quoi déclencher des commentaires ironiques sur le thème – vous dénoncez une fake news que vous avez d’abord publiée. De Paris Match au Temps en passant par des sites people, force est de reconnaître que rares sont ceux qui n’ont pas suivi la meute.

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