il etait une fois

Wikipedia, au temps de l’imprimerie au plomb

Avant l’encyclopédie internationale en ligne, l’Oxford English Dictionnary avait fait appel à des volontaires pour expliquer l’histoire et le sens de chaque mot de la langue anglaise. Une aventure phénoménale

Il était une fois

Wikipedia procède ces jours-ci à sa levée de fonds annuelle. Les utilisateurs sont invités à soutenir son travail par des dons afin que le site, le troisième le plus visité chaque jour dans le monde, puisse continuer sans l’aide des gouvernements ni le recours à la publicité, comme l’a voulu son fondateur, Jimmy Wales. Bien que la grande majorité des auteurs de contenus, dans près de quarante langues, soient bénévoles, Wikipedia a des frais fixes, 150 employés, 800 serveurs, des loyers et du matériel, couverts jusqu’à maintenant par les dons.

Le modèle de l’encyclopédie libre internationale rappelle la fabrication du dictionnaire d’Oxford, à la fin du XIXe siècle, lui aussi basé sur des contributions gracieuses. A la différence que sur Wikipedia, tout le monde peut ajouter des entrées, éditer les textes existants, les compléter, les supprimer, les modifier, sous la surveillance d’une collectivité d’usagers qui, elle-même, peut corriger les corrections. Les contenus ne sont jamais définitifs, les amendements sont signalés et motivés. Des abus, des manipulations sont possibles, comme il est possible de les dévoiler et de les expulser. Il n’y a pas de limite à la taille de cette encyclopédie mondiale, et pas de limite à son amélioration. L’entreprise est phénoménale.

Comme était phénoménal, dans les années 1850, le projet de trois lexicographes britanniques de créer un dictionnaire «de tous les mots qui ont formé le vocabulaire anglais depuis les plus anciennes mentions, autour du VIIIe siècle, avec les aspects significatifs de leur forme, de leur histoire, de leur prononciation et de leur étymologie». Il a fallu septante ans pour rédiger les douze premiers volumes, achevés en 1928, du Oxford English Dictionary (OED). La seconde édition, publiée en 1989, comprend vingt volumes, six cent mille entrées et deux millions et demi de citations, comme exemples de l’usage des mots. Ce n’est pas le plus gros dictionnaire existant: le record est hollandais, avec le Woordenboek der Nederlandsche Taal, suivi du Deutsches Wörterbuch des frères Grimm, 32 volumes commencés en 1852 et terminés en 1961. L’Oxford est cependant le premier à avoir fait appel à des volontaires, près d’un millier, pour la collecte systématique et rigoureuse de textes anciens ou contemporains à même d’illustrer le sens et l’évolution du moindre mot de la langue anglaise.

Dans son histoire de ce dictionnaire, Simon Winchester* raconte ce que l’ambition pharaonique des promoteurs doit aux amateurs bénévoles. «Le dictionnaire ne devait pas résulter d’une démarche absolutiste et autocratique comme dans la conception française», disaient les lexicographes pour justifier leurs rêves. Il devait au contraire «être réalisé d’une manière démocratique […] démontrant la primauté des libertés individuelles, de la liberté de chacun d’user des mots à sa guise, sans obéir à de sévères et fastidieuses règles lexicales».

Les premiers volontaires, enrôlés à partir de 1858, envoyèrent six millions de fiches. Des assistants les triaient, puis l’éditeur choisissait les mots auxquels il allait s’attaquer. Après dix ans, tout ce monde se fatigua, les contributeurs cessèrent d’envoyer leurs citations et nombre de fiches furent laissées aux souris ou à la pourriture.

En 1878, un nouveau directeur, James Murray, recruta de nouvelles équipes. Il fit publier un appel «à tous ceux qui parlent et lisent l’anglais […] en Grande-Bretagne, en Amérique et dans les colonies, pour […] choisir des extraits de tous les livres qui n’ont pas encore été examinés». Il fournit une liste de deux cents auteurs, dont l’œuvre devait absolument être lue et son vocabulaire enregistré.

Un Américain, William Chester Minor, en séjour dans un asile psychiatrique après un meurtre commis à Londres, tomba sur la circulaire de James Murray et s’enrôla. Il devint la perle rare de l’entreprise. Sa cellule, à l’asile, était remplie de livres qu’il faisait acheter avec sa pension alimentaire américaine. Soudain, il en trouvait un usage digne de lui rendre une place dans le monde. Il commença à envoyer des citations et références à une vitesse prodigieuse, cent fiches par semaine, vingt par jour, «rédigées d’une main ferme et lisible». L’adresse indiquée dans ses courriers ne laissait pas soupçonner sa condition, de sorte que pendant sept ans, jusqu’à leur rencontre, James Murray ignora tout de son prolifique et précieux collaborateur. Il n’était qu’un – le plus efficace – parmi cette légion d’hommes et de femmes passionnés et enthousiastes, très cultivés et très curieux, qui bâtissaient l’œuvre héroïque de l’OED.

Ils étaient les prédécesseurs de ceux qui font aujourd’hui Wikipedia. Leurs mentors aussi, si l’on en juge par le traitement respectif du mot bloody par les deux institutions. L’OED lui consacre trois colonnes et demi pour en détailler l’histoire, les sens et nuances, qui vont de «sanglant» à «merdique». L’édition de 1928 signale bloody comme un mot «que l’on entend constamment dans la bouche des classes les plus populaires, mais que les gens respectables trouvent horrible. Il appartient au langage vulgaire ou obscène et, sous sa forme imprimée, dans les journaux ou les rapports de police, il s’écrit «b». L’OED de 1989 est moins embarrassé: «Bloody, bien que choquant pour de chastes oreilles, ne semble pas avoir de connotations sacrilèges…» Et sans plus aucune gêne, Wikipedia fournit dix mille signes parfaitement distanciés d’historique et de définitions du mot, auxquelles s’ajoutent, sur la page de discussion, treize mille signes de contestation, d’engueulades ou de précisions. Bloody good! * «Le fou et le professeur», Simon Winchester, Ed. JC Lattès. L’ouvrage est épuisé mais trouvable sur la Toile.

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