A Williston, les gens se bousculent à l’arrivée de l’Empire Builder, le train en provenance de Chicago. En montant la petite côte depuis la gare, l’endroit paraît crasseux. Williston, fondée voici 125 ans, a longtemps été surnommée the Little Muddy, la «petite boueuse». L’incessant ballet de trucks (poids lourds) qui transportent pétrole et produits chimiques laisse au piéton un sentiment d’hostilité qui rappelle le film Duel de Steven Spielberg.

Dans une Amérique rongée par le doute sur son avenir économique, Williston est l’antithèse du déclin. Cette ville, qui a bondi de 12 000 habitants il y a cinq ans à 30 000 aujourd’hui, s’érige en rédemptrice du rêve américain. Longtemps ignorée des radars médiatiques, elle est aujourd’hui courtisée de toutes parts. Elle est devenue le réceptacle de quelques-uns des mythes fondateurs des Etats-Unis tels l’optimisme et l’exceptionnalisme. Chômeurs, aventuriers et citoyens prêts à se construire une vie nouvelle convergent des quatre coins des Etats-Unis, voire de l’étranger, attirés par l’appât du gain.

Ces orpailleurs des temps modernes veulent tous participer à la ruée vers l’or noir du Dakota du Nord, où les premiers gisements furent découverts en 1951. Après des décennies d’errements, l’industrie a fait un retour en force dans la région à partir de 2009, provoquant un boom pétrolier sans précédent. Motif de ce regain d’intérêt: avec le prix actuel du baril de pétrole, les forages entrepris grâce à de nouvelles techniques de fracturation hydraulique de la roche, à trois kilomètres de profondeur, dans la formation géologique des Bakken, sont devenus très rentables.

Le Dakota du Nord est désormais le deuxième Etat producteur de pétrole aux Etats-Unis après le Texas. Il compte plus de 6000 puits dont sont extraits quotidiennement 600 000 barils de pétrole. L’ivresse de l’or noir pousse les experts à prédire l’exploitation de 20 000 puits supplémentaires ces dix prochaines années. Les réserves de brut cachées sous le sol y seraient de 4,3 milliards de barils.

Dan Hagopian, 47 ans, a été attiré par ce nouvel eldorado. Vif, bavard, cet Américain d’origine arménienne a un CV qui laisse pantois. Bachelor et master en science, doctorat en philosophie et ressources marines, post-doctorat sur l’étude des sols, plusieurs années d’expérience dans le séquençage génomique au MIT. Le personnage, avenant, est surqualifié.

Mais manifestement, cela ne suffit plus. «J’ai été licencié à trois reprises en quinze ans. A Boston, j’ai eu récemment trois interviews d’embauche, notamment chez Novartis et Oracle. Ça n’a pas marché. Je n’étais pas prêt à répéter l’expérience durant le reste de l’année. J’ai décidé d’aller là où l’emploi cartonne, le Dakota du Nord, un Etat où le taux de chômage est de 2,9%. Il est même de 0,9% dans le comté de Williams près de Williston.»

Dans un édifice de l’Eglise luthérienne, qui sert des repas à la communauté les dimanches soir, l’Américano-Arménien explique son arrivée à Williston: «J’ai d’emblée eu trois offres d’emploi. J’ai décidé de travailler pour Penkota Wireline Services. Au cours des six premiers mois d’embauche, vous êtes un worm, un ver de terre qu’on méprise et vous êtes contraint de porter une casquette orange signalant que vous êtes un novice. Heureusement, je n’ai pas eu à subir ce type de bizutage.»

Le secteur pétrolier est très rémunérateur. Dan Hagopian ne touche que 60 000 dollars lors du premier semestre, mais le double lors du second. En restant plus d’un an dans l’entreprise, il peut espérer décrocher la timbale: 170 000 dollars. Célibataire, il est libre et compte faire son trou ici, loin de l’urbanité bostonienne en espérant un jour être chef d’équipe. En tant que «wireline operator», c’est à lui qu’incombe la tâche de préparer les explosifs et de les introduire dans le puits pour procéder à la fracturation hydraulique. Le métier est dangereux. Récemment, il a enchaîné 93 heures en six jours. «Je dois faire preuve d’humilité. J’ai cinq diplômes universitaires et doit accepter les instructions de jeunes qui n’ont pas d’éducation, ni de manières et qui crient quand ils estiment que le travail n’est pas bien fait. Je le prends avec philosophie. Je me dis qu’ils me maintiennent en vie…»

Pour Benjamin, 51 ans, c’est une autre histoire. Il est ici «contre sa volonté». Père de six enfants, il avait déjà une expérience de chauffeur et d’ouvrier dans les mines d’argent et de cuivre du Montana. Il a perdu son dernier emploi après l’intervention de l’Agence américaine de protection de l’environnement qui exigea la fermeture de la mine. Aujourd’hui, les «écolos» de Washington lui restent en travers de la gorge. Pour joindre les deux bouts, il est venu à Williston. «On m’a engagé comme chauffeur de camion-citerne pour une durée de travail de 12 heures par jour. J’ai vite été contraint de travailler 20 heures d’affilée. Ce n’est plus de mon âge. J’ai quitté. Maintenant, je conduis les équipes de forage vers les différents puits. On me paie 144 dollars par jour la semaine et 200 dollars le week-end.» Sa famille habite loin d’ici, à Libby dans le Montana, à 1100 kilomètres de distance.

Williston est victime de son insolent succès. Le long de la High­way 85 au nord de Williston, une multitude de «man camps» ont proliféré. Ces baraquements construits à la hâte abritent jusqu’à 2000 personnes. Un univers exclusivement masculin.

Le boom pétrolier a pris les autorités locales de court. La pénurie de logements est préoccupante. Des caravanes ou voitures bricolées en habitation de fortune forment des campings improvisés un peu partout aux alentours. La situation est devenue intenable et a incité le pasteur luthérien Jay Reinke à héberger les sans-abri de l’ultra-prospérité dans son église Concordia. Durant l’hiver, beaucoup de nouveaux venus dormaient dans leur véhicule par des températures sibériennes. Sur le parking de Wallmart, les camping-cars et les pick-up accaparaient l’espace jusqu’à ce que la direction du supermarché interdise à ces «gitans du travail» de faire de l’aire de stationnement leur camp de base.

Le pasteur Reinke décèle désormais des signes de lassitude au sein de sa communauté qui a jusqu’ici toléré cette pratique. Le religieux n’en démord pas: «Héberger ces hommes, c’est simplement un acte d’humanité minimum. Ils ont pour certains été au chômage pendant des mois voire des années. Beaucoup n’avaient pas le choix. Ils devaient venir ici pour s’en sortir.»

C’est le cas de Zachary Wilson, un abîmé de la vie de Puyallup dans l’Etat de Washington. A 23 ans, il a déjà fait de la prison et est endetté. A Williston, il vient souvent à l’église Concordia. Sa confrontation avec un capitalisme brut, sauvage, le tourmente. Il hésite à rentrer chez lui: «Je sacrifie mon bonheur pour faire de l’argent dont j’ai besoin. C’est un catch 22, une voie sans issue.» Et Zachary Wilson d’ajouter: «Ne soyons pas dupes. Les compagnies pétrolières ne font pas de cadeaux. Les salaires sont corrects, mais au vu de ce qu’on travaille, ils sont loin d’être mirobolants.»

Moez Jibr, 32 ans, n’est pas torturé par de telles pensées. Dans son baraquement de la société Sun­Well Energy, le long de la High­way 85, il cohabite avec neuf autres forçats qui ont chacun leur chambre, mais partagent deux salles de bain.

Originaire de Tunis, où ses parents vivent toujours, il parle très bien le français. Diplômé en économie du Baker College de Flint, dans le Michigan, il a déjà travaillé dans l’industrie pétrolière dans le Wyoming. Il est arrivé à Williston il y a un peu moins de deux mois. «Je travaille sur un derrick, explique Moez Jibr. C’est extrêmement physique et dangereux. En cas d’inattention, on perd vite un doigt, un bras voire même la vie. Au cours des deux dernières semaines, j’ai travaillé de 6h du matin à minuit tous les jours. Je dors peu. J’espère que la paie à la fin du mois va s’en ressentir.» Et les contacts avec ses congénères? «Je ne suis pas ici pour m’occuper des affaires des autres, mais pour travailler.» Devenu Américain en 2010, Moez n’est pas prêt à tout sacrifier. Il se refuse à se nourrir de boîtes et de fast-food comme la grande majorité de ses collègues. Dans le «man camp», il est le seul à faire la popote. Sur le comptoir de la cuisine, des légumes frais et de l’huile d’olive. Une fragrance de Méditerranée au cœur de la rudesse du nord-ouest américain.

Autour de Williston, les grandes compagnies pétrolières Halliburton ou Schlumberger n’ont pas tardé à se déployer sur des hectares de terrain pour entreposer des rangées de camions, des pompes et des tuyaux. L’activité économique dans la région est si intense qu’il manque partout des corps de métiers: coiffeurs, maçons, électriciens, plombiers, serveurs. Le prix des loyers a pris l’ascenseur. Des personnes âgées habitant les lieux depuis toujours sont forcées de quitter la ville.

Directeur du Dakota Resource Council, une organisation à but non lucratif tentant d’harmoniser l’économie en collaboration avec les acteurs locaux, Don Morrison met en garde: «Ça va trop vite. L’Etat du Dakota du Nord n’a pas anticipé. Il savait que ça allait arriver, mais il est trop chevillé aux responsables de l’industrie pétrolière.»

Les routes sont mal en point et embouteillées. On s’active à construire des oléoducs pour les désengorger. «Mais que faisons-nous des déchets, des 31 millions de litres d’eau utilisée pour la fracturation des roches?» s’interroge Don Morrison. Rien n’est pour l’instant prévu pour récupérer le gaz naturel qui alimente les innombrables torchères. Comme si le soleil ne se couchait jamais sur Williston.

Ces baraquements construits à la hâte abritent jusqu’à 2000 personnes. Un univers exclusivement masculin

«Je travaille sur un derrick. En cas d’inattention, on perd vite un doigt, un bras voire même la vie»

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