Il était une fois

Wir sprechen deutsch

Les débats sur l’enseignement des langues nationales à l’école durent depuis deux siècles en Suisse. Il n’y a donc rien à craindre de ceux qui ont cours aujourd’hui: répliques à peine changées des précédents, ils ne mettent pas en danger la cohésion nationale

Il était une fois

Wir sprechen deutsch

Les débats sur l’enseignement des langues nationales à l’école durent depuis deux siècles en Suisse. Il n’y a donc rien à craindre de ceux qui ont cours aujourd’hui: répliques à peine changées des précédents, ils ne mettent pas en danger la cohésion nationale. C’est la bonne nouvelle. La mauvaise est qu’ils ne sont pas près de se tarir. Il faudra les endurer encore longtemps comme ils sont: urgents, pressants et sans solution.

L’étude de Blaise Extermann sur le sujet nous introduit sur la scène mouvementée, légèrement décourageante, d’une Suisse romande lettrée s’interrogeant avec toutes les forces de son imagination sur la meilleure manière d’amener ses enfants à la connaissance de l’allemand*.

Depuis l’adhésion des derniers cantons romands à la Confédération helvétique en 1815, l’allemand, comme langue des Confédérés, figure au titre de lien patriotique dans tous les argumentaires en faveur de son introduction dans les collèges. De là à se frayer une vraie place dans l’enseignement secondaire, il y a un pas. Il lui faut encore surmonter bien des obstacles.

Il subit d’abord la forte concurrence du latin et du grec comme pivots de la formation scolaire. Reconnu comme langue «nationale», l’allemand doit prouver qu’en tant que langue «moderne», il est aussi formateur de l’esprit et du caractère que les langues anciennes. Des pédagogues s’attachent à en faire la démonstration, tant à Neuchâtel qu’à Genève ou dans le Pays de Vaud. Mais les conservateurs veillent: c’est, disent-ils, le latin et le grec qui sont à l’origine de la langue française, ils sont seuls par conséquent à constituer le socle sur lequel peut s’appuyer un enseignement humaniste. Tandis que l’apprentissage des langues «vivantes» est affaire de mémoire uniquement: «On les apprend sans peine en les entendant parler», affirme en 1820 un régent du Collège de Genève, ajoutant que s’il en était autrement, «n’importe quel laquais» possédant l’anglais, l’allemand et l’italien «serait l’homme le mieux élevé».

Pour défendre l’allemand contre les préjugés de classe – n’est-il pas enseigné par les bonnes d’enfants? –, ses partisans adoptent une stratégie contradictoire: ils cherchent à démontrer aux classes moyennes montantes, demandeuses d’un enseignement «utile» des langues vivantes, que l’école peut répondre à leur préoccupation; et à démontrer en même temps aux classes supérieures que l’allemand est en réalité une langue difficile dont la grammaire et la syntaxe obligent à une gymnastique intellectuelle intense, bénéfique par contrecoup à l’apprentissage du français.

L’allemand va donc s’installer dans le système scolaire romand non pas malgré sa difficulté mais parce qu’il est difficile: il peut sans honte rivaliser avec le grec ancien. Ainsi, après 1848 et la victoire politique des radicaux, la langue des bonnes d’enfants et des agents de voyage se voit rehaussée par «les chefs-d’œuvre sans nombre dont elle est enrichie»; elle est jugée «précieuse pour ceux qui veulent approfondir l’Antiquité», et «utile à la connaissance des sciences» qui ont pris dans cette langue «un développement immense». L’allemand assoit sa légitimité comme discipline scolaire en Suisse romande sur l’utopie d’une synthèse entre le besoin des masses et la tradition élitaire des lettrés.

Comment l’enseigner? Il faut trouver une pédagogie capable d’inculquer aux enfants une langue nécessaire parce que nationale, difficile parce que logée à l’enseigne du grec ancien et utile à l’esprit sans être utilitaire. Et il faut le faire dans la tourmente des guerres franco-allemandes, avec toute la charge émotive de la germanophobie pesant sur la langue allemande.

Quelle sera donc la méthode? Les maîtres d’allemand s’emparent du dossier mais ne se mettent pas d’accord. Ils butent sur l’objectif final: enseigner à parler ou enseigner à penser? Les élèves doivent-ils «apprendre» l’allemand ou l’«étudier»? La réponse est floue, chaque canton, chaque collège, chaque professeur bricole comme il peut, la discussion se poursuit, alourdie par la lancinante question du surmenage scolaire et du sureffectif des classes.

En 1937, l’Office genevois de placement déplore que les jeunes Romands perdent des opportunités de travail parce qu’ils maîtrisent mal l’allemand. Le Département de l’instruction publique est interpellé. Directeurs de collège et professeurs proposent des solutions. Elles sont toutes hors de l’école: échanges internationaux, programmes d’allemand à la radio, clubs de conversation, tournage de courts-métrages à diffuser dans les cinémas. Pour ce qui est de la responsabilité de l’école, leur verdict est clair: «Enseigner à parler, à lire et à écrire dans des classes de 35 élèves nous paraît franchement impossible.» A cet aveu d’impuissance est associé Ramuz, avec regret: «Les Suisses romands se font un malin plaisir de ne pas savoir l’allemand ou de ne pas se donner l’air de le parler.»

C’est tout à l’honneur de l’institution scolaire et de ses instituteurs de placer haut leurs ambitions. Le recteur du Collège Saint-Michel de Fribourg explique en 1867, dans un rapport au Conseil d’Etat, que «l’étude élémentaire des langues ne développe l’intelligence que par l’analyse», sinon «on forme des élèves superficiels qui ont des idées vagues, sans précision et partant sans avenir». Mais pendant que se discute si noble objectif, c’est aux établissements spécialisés, aux cours de langue ou aux séjours linguistiques que les familles confient leurs enfants quand elles escomptent pour eux un succès social et économique rapide. A l’école, le Wir sprechen deutsch reste un projet, et sans ennemi pour le garder brûlant.

* Blaise Extermann, «Une langue étrangère et nationale. Histoire de l’enseignement de l’allemand en Suisse romande (1790-1940)», Editions Alphil, Presses universitaires suisses, 2013.

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