Opinions

www.inquisition.com. Par Eric Hoesli

Un procès d'un genre nouveau a débuté hier soir, lorsque le Congrès américain a décidé de livrer à l'opinion mondiale, grâce à Internet, les résultats de l'enquête menée par le procureur Starr contre le président Clinton.

Procès est d'ailleurs un bien grand mot pour la parodie de justice qui se déroule sur nos écrans informatiques. Inquisition serait un terme plus approprié. Car la logique perverse que suit Kenneth Starr n'a plus grand rapport avec la quête de la vérité. En quatre ans, le magistrat est passé avec la même ferveur obsessionnelle d'une enquête sur des démêlés immobiliers en Arkansas à l'auscultation des robes de Monica Lewinsky. Insensiblement, il a glissé de l'action publique à l'intimité de deux adultes parfaitement consentants. En transformant les témoins en complices, il s'est efforcé d'acculer ses victimes au mensonge pour en faire des coupables. La méthode est connue et éprouvée: c'est celle des procès staliniens. Elle n'a rien perdu de son efficacité.

Le monde entier, c'est vrai, a commencé par se gausser des déboires présidentiels, à se divertir des rumeurs et des anecdotes sur les jeux érotiques pratiqués dans le bureau ovale pendant que Yasser Arafat faisait le pied de grue dans la salle d'attente contiguë. Mais la farce prend maintenant une autre tournure. On pouvait jusqu'ici s'étonner des curieuses mœurs de la justice américaine, on pouvait s'en indigner. Il devient difficile de ne pas s'en inquiéter.

Car la mise à disposition par le réseau du Net de l'enquête menée contre le président Clinton marque une nouvelle étape de son calvaire. On connaissait les procès en direct, traités comme de grands feuilletons télévisuels, voici maintenant la globalisation de l'accusation: quatre cents pages d'enquête qui font bon marché des principes de l'instruction contradictoire et du droit d'être entendu. Sur de nombreux sites, les surfeurs sont invités à rendre leur verdict. Les navigateurs sont un grand jury. Devant le tribunal global, le grand nombre remplace la démocratie et la morale tient lieu de justice. Clic. La cause est quasiment entendue.

Dans cette affaire, Bill Clinton a déjà essuyé bien des humiliations. Peut-être a-t-il commis des erreurs, peut-être aurait-il dû d'emblée défendre fermement son droit à l'intimité. Mais il est trop tard, et l'affront qui lui est fait par la décision du Congrès vaut bien une procédure de destitution. Comment pourrait-il poursuivre? L'étalage public des détails de ses turpitudes promet de lui rendre la vie impossible. Désormais, le président des Etats-Unis ne pourra plus se déplacer sans être accompagné de sourires entendus ou de quolibets. Les lapsus le guetteront à chacun de ses discours. Et toutes les confessions du monde ne le réhabiliteront pas.

Bien au-delà des intrigues partisanes, et même du sort de l'institution présidentielle, c'est la dignité et les droits élémentaires du citoyen Clinton qui sont maintenant au centre de l'enjeu. Pour les défendre, le président américain n'a plus guère d'autre choix que la démission. Ce serait en quelque sorte la plus belle manière pour lui d'exercer son droit de réponse.

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