Nouvelles frontières

Quelle est la Weltanschauung de Xi Jinping? Le secrétaire général du Parti communiste chinois est-il un danger pour la paix? Il est urgent de s’interroger sur les buts d’un leader qui engage son pays vers de profondes réformes tout en renforçant son pouvoir comme aucun autre responsable depuis Deng Xiaoping, voire Mao Tsé-toung. Il serait temps de comprendre la vision du monde des dirigeants d’un pays qui aspire à devenir le numéro un planétaire, n’hésitant plus à bousculer l’ordre hérité de la Deuxième Guerre mondiale pour refaçonner les frontières. Ce travail est d’autant plus nécessaire que les cris des faucons de tous bords pourraient rendre inaudible toute tentative raisonnée de rendre compte de la complexité de l’Extrême-Orient, comme le démontre le différend maritime actuel entre la Chine et le Japon.

Le problème est que le pouvoir chinois demeure singulièrement opaque. On sait peu de choses de ses plus hauts dirigeants, pas davantage sur le fonctionnement de ses organes décisionnels, et la lecture des intentions du régime est un exercice de style réservé à des spécialistes. De Xi Jinping, on peut dire qu’il est un apparatchik, un héritier, un réformateur, un conservateur, un nationaliste, un pragmatique ou un idéologue. C’est un admirateur de Singapour, un ami des militaires, un proche des entrepreneurs, un homme à la fois ouvert sur le monde (sa sœur vit au Canada, son frère à Hongkong, sa fille étudie aux Etats-Unis) et obsédé par le renouveau de la puissance impériale (le «rêve chinois»).

Est-ce que cela tient au caractère du premier secrétaire ou la Chine n’a-t-elle plus le choix? Le géant asiatique opère une nouvelle mue. Ses réformes économiques et sociales devraient agir comme une libération pour nombre de Chinois. Dans le même temps, la dictature semble se rigidifier. Sur le plan extérieur, Pékin ne veut plus rester dans l’ombre, comme l’avait dicté Deng Xiaoping. Son poids économique et politique ne le lui permet plus.

«Le monde n’est pas tranquille», expliquait Xi Jinping au vice-président américain, Joe Biden, en visite à Pékin la semaine passée. En Asie de l’Est, cette intranquillité est largement nourrie par l’inquiétude que suscitent la montée en puissance de son pays et ses prétentions territoriales en mer de Chine du Sud et de l’Est. Pékin a promis à ses voisins une «émergence pacifique», ils comprennent qu’elle sera musclée. Quel ordre international la Chine est-elle prête à intégrer? Sera-t-il basé sur un rapport de force, comme c’est le cas avec le Japon, les Philippines ou le Vietnam? Ou peut-elle envisager un espace de dialogue multilatéral qui s’accommode de la présence américaine? Lors de sa première rencontre avec Barack Obama, en juin dernier, il appelait à «une relation de grandes puissances d’un nouveau genre». Que veut-il dire?

Il y a quelques jours, le secrétaire général du PCC présidait une séance d’étude du Bureau politique consacrée au «matérialisme historique». Diplômé en philosophie marxiste, Xi Jinping a expliqué que le parti n’avait d’autre choix que d’approfondir les réformes pour répondre à l’évolution des conditions sociales. La superstructure doit s’adapter au progrès des forces productives et la résolution des contradictions dans les rapports de production passe désormais par un rôle accru des mécanismes du marché (la lutte des classes étant révolue dans le discours communiste chinois). Ainsi livré par l’agence Chine nouvelle, ce compte-rendu passe pour du charabia. Sauf pour les cadres du parti, qui comprennent que la dictature est plus que jamais nécessaire pour imposer de nouveaux arbitrages économiques.

Quel sens donner à cette phraséologie en regard de la réalité de la Chine (l’idéologie du régime est le nationalisme). Le parti perpétue un discours formaté pour légitimer sa filiation révolutionnaire. C’est la marque d’un pouvoir élitiste, sectaire et secret. Bien sûr, ses agents utilisent d’autres registres pour communiquer. Mais auquel faut-il se fier? Un débat d’idées existe au sein du parti unique. Mais où se situe son chef suprême? Là est peut-être le vrai danger d’un Xi Jinping: il veut remodeler le monde mais son langage est incompréhensible.

«Le monde n’est pas tranquille», a expliqué Xi Jinping à Joe Biden, en visite à Pékin il y a dix jours

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