Nouvelles frontières

Dans les pas de Mao

J’étais de passage à Pékin il y a quelques jours. Les légendaires bouchons de la capitale chinoise m’ont offert tout loisir, entre deux publicités commerciales, de décrypter les derniers slogans politiques qui ornent les artères. Plutôt que les habituels impératifs déclinés en de longues sentences, le Ministère de la propagande opte désormais pour un déferlement de concepts. Une forme de zapping. En voici une liste non exhaustive, relevée au hasard des méandres urbains: justice, patrie, amour, unité, piété filiale, démocratie, nation, tolérance, essor, courage, discipline, paix, renaissance, civilisation, harmonie, modestie, modernité, tradition, surpassement, légalité, équité, honnêteté…

Il est aussi beaucoup question de rêve. En réponse au «rêve américain», le PC promet la réalisation d’un «rêve chinois» (collectif celui-là). Près de la place Tiananmen, il est écrit qu’il faut «fermement renforcer l’unité du parti autour de son secrétaire général Xi Jinping». N’est-ce pas déjà le cas?

Dans le quartier de Chaoyang, celui des ambassades, je suis tombé sur la devise de la République française «liberté, égalité, fraternité» trônant sur une colonne. Comme s’il s’agissait d’une caution attestant de la pureté révolutionnaire de l’actuelle direction. Car dans le langage de Xi Jinping, les réformes promises s’inscrivent dans la tradition révolutionnaire.

Que veut Xi Jinping? Quelle est son idéologie? Beaucoup s’interrogent en Chine, pays où les biographies de Vladimir Poutine trustent les meilleures ventes en librairie. Sa campagne anti-corruption est la plus importante menée depuis les années 1950. Parmi les cadres du parti, il y a ceux qui se plaignent de ne plus pouvoir quitter le pays ou très difficilement – une mesure destinée à éviter la fuite des personnes et des capitaux. Il y a ceux qui débattent des coupes budgétaires. Ainsi 90% du parc des voitures de fonction doit être mis en vente: des dizaines de milliers de véhicules vont alimenter le marché d’occasion. «Je vais devoir abandonner mon chauffeur», m’a expliqué un officiel qui se prépare à réapprendre à conduire. L’Etat doit faire rentrer l’impôt? Finis les salaires doublés de bons d’achat défiscalisés pouvant substantiellement gonfler le revenu. L’effet sur la consommation s’en fait déjà ressentir, notamment pour les biens de luxe.

Dans quelle direction Xi Jinping entraîne-t-il son pays? Fait-il de l’ordre pour établir un Etat fondé sur le droit comme le proclame la presse chinoise à la veille d’un plénum du parti? Cette marotte n’a pas d’avenir sans une séparation des pouvoirs. Le parti n’en prend pas le chemin. Va-t-il libéraliser l’économie comme promis il y a un an? C’est l’espoir des libéraux. Mais les mesures se font attendre. Va-t-il faire évoluer le régime vers une forme de social-démocratie? C’est un vieux rêve des intellectuels progressistes. Mais rien n’indique qu’il est partagé par le secrétaire général. Va-t-il glisser vers un pouvoir autocratique en s’appuyant sur une oligarchie, mettant ainsi un terme à la direction dite «collective» du parti mise en place par Deng Xiaoping? C’est ce que craignent les opposants, pourchassés comme jamais depuis la répression de 1989. C’est ce que pourrait suggérer une campagne anti-corruption sélective qui préserve jusqu’ici soigneusement les «princes rouges» ou fils de révolutionnaires, un pedigree dont se prévaut Xi Jinping.

En début de semaine, Xi Jinping glorifiait la démocratie consultative, une formule inventée par Mao Tsé-toung lors de sa prise de pouvoir en 1949, appelée alors la nouvelle démocratie, et qu’il s’agit de reformuler. Il faut, dit-il, consulter à tous les étages du parti, du gouvernement, de la société et des entreprises pour ne pas se couper des «masses». Pour la Clarté, journal des intellectuels, c’est un pas qui place la «démocratie chinoise à un stade plus avancé que la démocratie occidentale».

Le consensus né de ces consultations, est-il précisé, permet d’éviter les dérives extrémistes qu’on observe ailleurs. Vraiment? Xi Jinping se présente comme l’héritier de Deng Xiaoping, en réformateur. C’est plus sûrement encore un disciple de Mao. Il agit au nom d’une certaine idée de la Chine, autoritaire et liberticide, que masquent mal les beaux slogans de Pékin.

Xi Jinping glorifie la démocratie consultative, formule inventée par Mao Tsé-toung en 1949