Nouvelles frontières

Une Chinoise

Pour un Européen, Xiaolu Guo «fait» indéniablement très chinoise. Elle l’est. En partie du moins. A l’heure du retour des crispations identitaires, les Etats cherchant à nouveau à enfermer leurs citoyens dans une définition étriquée de leur nationalité, son parcours a valeur d’exemple: celui d’une résistante à toute tentative d’enfermement dans des frontières mentales.

En Angleterre, où elle vit en ce moment, Xiaolu est considérée comme l’une des meilleures romancières de sa génération. Cela ne fait pourtant que quelques années qu’elle écrit dans cette langue. Petit Dictionnaire chinois-anglais pour amants – traduit en 28 langues, dont le chinois – est rédigé dans un «broken English» qui n’est pas qu’une figure de style. En 2009, She, a Chinese, une fiction mettant en scène les déambulations d’une jeune Chinoise sur un mode documentaire, remporte le Léopard d’or du Festival de Locarno.

Invitée cette semaine par la Maison de Rousseau et de la littérature, à Genève, l’artiste «sino-britannique», dont l’essentiel de l’œuvre raconte le passage d’un monde à un autre, a livré quelques clés sur son propre parcours. Xiaolu est née en 1973 dans un petit village du Zhejiang peuplé de musulmans (Hui). Elle qualifie ses grands-parents, qui l’ont élevée dans un premier temps, de paysans d’une violente sauvagerie. Ses parents, qui la récupèrent à l’âge de 8 ans, sont eux des communistes bornés. Fuir ce monde. Comme des millions de jeunes femmes, elle quitte, à 18 ans, sa campagne pour la grande ville. Pas Shanghai, trop proche de son village natal, de ses racines. Ce sera Pékin, bien plus au nord. Une ville qu’elle va à son tour détester, malgré le succès de ses premiers écrits, de ses premiers scénarios. C’est un monde trop formaté pour Xiaolu.

Elle gagne alors l’Europe, Paris, Berlin, Hambourg, puis Londres qui devient sa «base». C’est le côté punk de l’Angleterre qui l’attire. Mais cette ville finit également par la rebuter. Le conservatisme de la société chinoise n’aurait pas grand-chose à envier à celui de la société britannique. Ni les clivages sociaux. Elle filme les prolétaires de l’East End comme elle l’avait fait à Pékin.

A sa fille de 2 ans, elle ne parle que l’anglais. Ce ne serait pas naturel de parler chinois dans un contexte anglais, à l’entendre. Et si elle devait parler chinois, lequel? Le standard, cette langue officielle, ou son dialecte du Zhejiang. Quel dialecte, d’ailleurs? Celui du village de ses grands-parents, ou de la petite ville de ses parents? Xiaolu écrit dans la langue de Shakespeare, mais sa patrie littéraire est la France. L’ex-citoyenne chinoise – elle a perdu son passeport lorsqu’elle a obtenu des papiers britanniques, Pékin ne reconnaissant pas les double nationaux – refuse toute identité singulière. C’est une Chinoise «Hui» ayant un passeport britannique mais qui se sent Européenne.

Pourquoi évoquer le parcours de Xiaolu, plutôt que son œuvre – qui parle bien mieux d’elle-même? Pour une simple raison: son cheminement peut sembler être celui d’une femme marginale et bien trop singulière pour nous dire quoi que ce soit de la Chine moderne ou même du monde actuel. C’est tout le contraire. Son questionnement, son énergie, sa radicalité sont extraordinairement représentatifs des mutations en cours dans son pays d’origine. Une œuvre à lire et voir.

* Xiaolu Guo est membre du jury du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH) qui se tient actuellement à Genève.

Le conservatisme de la société chinoise n’aurait pas grand-chose à envier à celui de la société britannique. Ni les clivages sociaux