Revue de presse

Il y a 50 ans, «2001, l’odyssée de l’espace» cassait la baraque

Une des œuvres les plus débattues de toute l’histoire du cinéma est sortie en avril 1968. Retour sur cet opus mythique de Stanley Kubrick et Arthur C. Clarke, qui a donné ses lettres de noblesse au film de science-fiction

Si l’on commémore ce mercredi la mort de Martin Luther King le 4 avril 1968 à Memphis, un autre «rêve» fête ces jours-ci ses 50 ans, celui des amateurs de science-fiction qui se souviennent avec émotion de la sortie du mythique film de Stanley Kubrick 2001, l’odyssée de l’espace. Expérience sans doute inoubliable pour tous les aficionados, à l’occasion de ce jubilé, le National Air and Space Museum de Washington, D.C., propose à ses visiteurs d’arpenter la grande chambre à coucher de huit mètres sur dix du film, là où le Dr David Bowman se voit vieillir à la fin de l’opus de Kubrick, avant de… renaître:

L’exposition «2001» Celebrates 50 Years a recréé cet espace à l’identique. C’est une œuvre de style néoclassique qui impressionne par sa lumière agressive, la même qui avait été capturée sur pellicule par le cinéaste. Bluffante de réalisme et montée par l’artiste britannique Simon Birch, cette installation est somme toute un moyen pour le musée de rendre hommage à l’œuvre de Kubrick, considérée comme l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, magnifié par son incroyable bande-son qui comprend notamment Le beau Danube bleu de Johann Strauss:

Une année avant que l’homme ne pose pour la première fois le pied sur la Lune, «les gens étaient préoccupés par leur avenir, analyse Martin Collins, conservateur du musée de la capitale états-unienne. C’était une époque, la fin des années 60, où, aux Etats-Unis comme dans l’Union soviétique, les avancées scientifiques et technologiques étaient spectaculaires.» «Ces progrès apportaient leur lot de questionnements, notamment sur l’avenir de l’humanité, ajoute-t-il. Et, d’une certaine manière, 2001 y répondait.» Le prochain Festival de Cannes célébrera tout prochainement le jubilé de ce qu’Euronews qualifie de «révolution esthétique et technique», avec des effets spéciaux comme on n’en avait jamais vu:

Mais que de débats! Que de débats – et pendant des années – à la sortie des salles de cinéma, où chacun cherchait à saisir le sens profond du film! Car «au lieu de voir des astronautes et des extraterrestres», explique la RTS – qui a réalisé un grand format très réussi –, «le début du film montre de grands singes. Pendant près de vingt minutes. On les voit chasser, manger et dormir»:

Jusqu’au jour où le fameux Monolithe surgit de nulle part. Peu de temps après, on assiste «au premier coup de génie»: «Les os peuvent avoir différents usages: ils peuvent devenir des outils ou de puissantes armes. Mais quel est le rapport avec la conquête de l’univers?» 2001 «l’illustre à l’aide d’une ellipse. Des millions d’années d’évolution sont résumées en quelques secondes.» C’est «un des montages les plus audacieux de l’histoire du cinéma».

«Considéré jusque-là comme un sous-genre cinématographique, le film de science-fiction a obtenu ses lettres de noblesse» avec 2001, rappelle le quotidien québécois Le Soleil. «Coécrite par Kubrick et l’auteur de fiction britannique Arthur C. Clarke, cette fable lancinante de l’évolution humaine, qui se conclut avec une bataille épique entre l’homme et la machine», avait été reçue de façon très mitigée, «autant de la part du public que de la critique. Elle a néanmoins rapidement atteint un statut de film culte, ce qui lui a permis de devenir le long métrage le plus lucratif de 1968.» Ce, avec un voyage vers Jupiter en compagnie du super-ordinateur HAL et un scénario porté par «les thèmes de l’existentialisme, de l’intelligence artificielle, de la technologie et de la vie extraterrestre».

Dans la «Gazette de Lausanne»…

La Gazette de Lausanne y consacre la une de son supplément «La Gazette littéraire» le 24 août 1968. Signée d’une plume prestigieuse, celle de son rédacteur en chef, Franck Jotterand. Celui-ci explique entre autres que «la fin comporte vingt minutes d’un délire de formes et de couleurs lumineuses qui dépasse en splendeur les meilleures compositions psychédéliques du cinéma souterrain, pour évoquer le passage d’un cosmonaute dans la quatrième dimension».

Et de poursuivre, avec cette question qui taraudait le grand public depuis le début de la conquête spatiale et des vols habités: «Existe-t-il une vie intelligente, quelque part, en dehors de notre système solaire?» Car tel était bien un des sujets de 2001, film «tourné pour dix millions de dollars, et qui risque de rapporter une fortune. Les salles de cinérama*, aux Etats-Unis, sont louées d’avance et les spectateurs, à Londres, sont aussi enthousiastes.»

… et dans le «Journal de Genève»

Le traitement qu’en fait Christian Zeender dans le Journal de Genève du 28 septembre 1968 est nettement plus modeste, à l’image d’un quotidien encore très calviniste il y a cinquante ans de cela. Le critique aborde une question qui résonne aujourd’hui encore très fort à l’ère numérique, celle «du rapport de l’homme avec les ordinateurs surdéveloppés, infaillibles, qu’il a lui-même créés». Et là, «le film marque une extraordinaire confiance dans le genre humain, dont l’histoire ne fait que commencer», et «espère montrer» que celui-ci «n’occupe qu’une place infime face à des puissances incommensurablement plus fortes que lui».

Pour Kubrick et Clarke, il s’était donc agi de définir «la place de l’homme dans l’univers». Alors, «à partir des données scientifiques les plus actuelles, ils ont tenté de récrire une histoire passée et future du genre humain. Et, conclusion étonnante, les esprits avertis et scientifiques qui ont présidé aux destinées de ce colossal ouvrage (trois ans de travail) nous proposent en fait une nouvelle religion, qui n’est pas celle de la science.» Ce qui conforte ce jeune homme dans sa vision de la complexité cinématographique:


* Il s’agit d’un procédé de projection cinématographique créé en 1952, basé sur une technique de prises de vues par une caméra triple bande 35 mm équipée de trois objectifs d’une focale de 27 mm. L’écran était dit «extra-large» et il était courbe (d’une ouverture de 146°), et l’on utilisait trois appareils de projection. Le mot est une contraction de «cinéma» et de «panorama», et l’anagramme de «American».

Publicité