Le 16 octobre 1962, il y a cinquante ans jour pour jour, le président Kennedy est informé que les Soviétiques installent des missiles à tête nucléaire sur le sol cubain. Il se sent trahi: Khrouchtchev l’a assuré à de nombreuses reprises qu’il ne livrait que des armes défensives à Cuba. La campagne pour les élections au Congrès bat son plein. Kennedy ne peut rester sans réagir. Les Etats-Unis possèdent la suprématie, aussi bien dans le domaine nucléaire qu’en termes de forces conventionnelles.

Son premier réflexe est de garder le secret: il doit mettre au point sa riposte à l’abri des pressions. Il s’accordera six jours. Il maintient tous ses engagements pour donner le change et tient la presse à l’écart. Il réunit un groupe ad hoc de conseillers civils et militaires, l’Excomm.

Toutes les options sont étudiées: ne rien faire, une attaque aérienne et/ou une invasion de Cuba pour se débarrasser des missiles, et peut-être aussi du régime castriste, un blocus… Les militaires plaident pour une intervention aérienne immédiate. Il faut agir avant que les missiles de Cuba ne deviennent opérationnels. Il n’y aura ni résistance, ni représailles des Soviétiques, disent-ils.

Les «colombes» veulent une solution négociée: il faut obtenir le retrait volontaire des missiles de Cuba. En échange, les Etats-Unis devraient reprendre les fusées Jupiter, obsolescentes, qu’ils viennent de remettre à la Turquie, à proximité de la frontière soviétique.

Le président changera plusieurs fois d’avis. Il est d’abord tenté par le raid aérien, mais l’état-major ne peut lui garantir le succès à cent pour cent. Il craint les impondérables d’une solution militaire, qui pourrait échapper à tout contrôle. Il est sensible au risque d’une escalade nucléaire qu’il faut éviter à tout prix. Il définit une «troisième voie»: montrer sa force, établir un blocus maritime pour interdire à la marine soviétique d’amener de nouvelles fusées à Cuba, laisser la voie diplomatique ouverte, mobiliser l’opinion publique, l’ONU, l’OTAN, les Etats américains (OEA).

Le 22 octobre, Kennedy annonce au peuple américain qu’il met en quarantaine la flotte soviétique en route vers Cuba; cent mille hommes, mille avions sont envoyés en Floride, prêts à envahir Cuba s’il le faut. Les forces nucléaires américaines sont en état d’alerte renforcé dans le monde entier. Khrouchtchev, impulsif, imprévisible, peut se manifester à Berlin, en Turquie ou ailleurs.

Pour l’heure il proteste, vitupère mais obtempère. Sa marine ne forcera pas le passage, il rappelle la plupart de ses navires. Ses mensonges sont exposés au Conseil de sécurité.

Kennedy dépêche des émissaires à Paris, Londres Bonn et Ottawa. L’OTAN aurait préféré être consultée plus tôt mais appuie inconditionnellement Kennedy, tout comme l’OEA.

U Thant, secrétaire général ad interim de l’ONU, multiplie les déclarations et les propositions. Il appelle les deux parties à la retenue. La crise atteint son paroxysme le 27 octobre: Khrouchtchev, qui a conscience du risque d’annihilation nucléaire, a proposé, dans une lettre émotionnelle et très personnelle, de retirer ses missiles, en échange d’une garantie de non-intervention des Etats-Unis à Cuba. Mais, dans l’après-midi, on apprend qu’un missile soviétique a abattu un avion de type U2 à proximité de Guantánamo. Un autre aéronef de reconnaissance américain s’est égaré au-dessus de la Sibérie. Un navire soviétique a failli provoquer les patrouilles navales américaines chargées de faire respecter la quarantaine. Duplicité? Début des hostilités? Dérapage incontrôlé? Il faut se hâter d’en finir, d’autant plus qu’une autre lettre arrive de Moscou, au ton plus sec, réclamant le retrait des Jupiter de Turquie. Le Politburo aurait-il repris la main?

Kennedy instruit son frère Bobby de dire à l’ambassadeur d’URSS, Dobrynine, qu’il accepte les termes de la lettre de son premier ministre. Mais il lui donne 24 heures pour commencer à démanteler ses missiles, sinon les Américains s’en chargeront eux-mêmes… Il ajoute, sous le sceau du secret, qu’il envisage de son côté de rapatrier les Jupiter de Turquie, mais dans quelques mois et à condition que cette information ne soit pas divulguée. Un ultimatum déguisé, une ­promesse qui n’en est pas une: c’est le triomphe de la diplomatie. Khrouchtchev se hâtera d’accepter l’offre des frères Kennedy.

JFK n’a pas humilié son adversaire, il lui a laissé une échappatoire. Dans ce face-à-face nucléaire, il a utilisé un arsenal de moyens conventionnels. La crise durera bien plus que les fameux «treize jours» décrits par Robert Kennedy. C’est le 20 novembre que les derniers missiles et bombardiers russes quitteront physiquement l’île et que la quarantaine sera levée.

Castro, jouet de la puissance soviétique, si persuadé de l’imminence d’un débarquement américain qu’il a supplié Khrouchtchev, le 26 octobre, de tirer ses missiles à titre préventif, parviendra à conserver son poste et à rétablir son autorité.

Khrouchtchev sera remplacé deux ans plus tard, le 14 octobre 1964. Même s’il s’est prêté à une solution pacifique de la crise qu’il a déclenchée, son aventurisme l’a perdu.

Kennedy est entré dans l’histoire. Sa maîtrise, son jugement, sa volonté et son humanisme ont évité une catastrophe aux effets incommensurables.

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