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Luther brûlant publiquement les œuvres de Jan Eck, un livre de  droit canon  et la bulle condamnant ses propositions (« Life of Martin Luther and the heroes of the Reformation» , 1874).
© Wikicommons

Revue de presse

Il y a 500 ans, Martin Luther lançait l’incroyable «buzz» de la Réforme

A l’époque où le prêtre et moine du couvent des Augustins d’Erfurt affichait ses thèses fondatrices du protestantisme, l’imprimerie venait d’être inventée. Elle a permis à ses idées de se répandre «comme une traînée de poudre»

Qui se souvient encore aujourd’hui d’Aimé Chavan (1873-1927), ce théologien et enseignant vaudois, recteur de l’Université de Lausanne de 1916 à 1918? Peu de monde sans doute. Ce 31 octobre 2017 est l’occasion où jamais de redécouvrir et d’admirer sa verve scripturale, alors qu’on fête ce mardi les 500 ans de la Réforme, avec un service religieux et une cérémonie en présence d’Angela Merkel dans l’église de la Toussaint de Wittemberg. Cette ville où, le 31 octobre 1517, Martin Luther affichait ses 95 thèses contre les indulgences, pour dénoncer le trafic d’une Eglise catholique vendant littéralement des places au paradis…

Lire aussi l’éditorial du «Temps»: Bienvenue dans l’âge post-protestant

Chavan, donc. A la une du 31 octobre 1917, c’est lui qui signe le très long texte commémoratif qui ouvre la Gazette de Lausanne. «Ce soir, écrit-il, dans toute la Suisse, et sans doute aussi bien au-delà de nos frontières, les cloches consacrées au culte protestant, multiples mais harmonisées, vont faire entendre, dans un splendide accord leur grande voix»:

Grâce à qui, ce chœur, à une époque où Internet était un concept encore dans les limbes? Grâce à ce Martin Luther, «premier héros médiatique», dont les idées «se propagèrent comme une traînée de poudre, à travers toute l’Allemagne».

Seulement voilà. «En d’autres temps, poursuit le théologien dans la Gazette, cet anniversaire eût été célébré avec un éclat qu’il n’aura point en pleine guerre mondiale.» Mais il y a de l’espoir en 1917, conclut Chavan. Les cloches dont il parle vibreront tout de même «au plus profond de leur âme d’airain». Car «nul ne saurait oublier aujourd’hui que la croix libératrice et salutaire est à la fois le symbole de toutes les Eglises, et le drapeau de notre cher pays».

Les cloches. Comme un moyen de se souvenir de ce premier buzz de l’histoire, né peu de temps après l’imprimerie. A ce sujet, France Culture s’est entretenu avec son biographe, Matthieu Arnold (Luther, Fayard, 2017), professeur d’histoire moderne et contemporaine à la faculté de théologie protestante de l’Université de Strasbourg.

Ces humanistes à l’affût de nouveautés

Selon lui, «Luther a rédigé ses thèses pour convier des universitaires à un débat. Il les a écrites en latin, et le meilleur moyen d’inviter des personnes pour ce type de manifestation, c’était d’afficher les thèses.» Ces thèses ont d’abord touché le milieu des humanistes. C’était un réseau épistolaire, tous ces disciples d’Erasme et de l’humanisme qui correspondaient dans l’Europe tout entière et qui échangeaient à la fois des nouvelles, des publications… qui étaient à l’affût de nouveautés.

Mais «pourquoi ces thèses ont-elles fait un tel buzz? C’était pourtant de la théologie pointue»!Matthieu Arnold explique «qu’elles répondaient à une question capitale pour les contemporains de Luther […]: qu’est-ce qu’il va se passer pour moi, après ma mort? Est-ce que je devrai être contraint de passer un temps plus ou moins long au purgatoire? Est-ce que les indulgences sont un moyen valable ou non pour me retirer de ce lieu terrifiant? Et Luther a pu donner des réponses extrêmement cohérentes à cette question en disant par exemple que n’importe quel croyant qui se repent sincèrement, se voit effacer à la fois la faute devant Dieu et la peine que l’Eglise lui inflige, même sans lettre d’indulgence.»

Les démultiplicateurs des écrits

On sait «l’historien toujours réticent à comparer des phénomènes de son époque avec ceux du passé». Parler de «buzz», ce serait donc ridicule? Pas tant que ça, car «le message de Luther a rencontré, jusqu’en 1524-1525, un très grand écho, au sens où non seulement ses écrits ont été diffusés et achetés, mais un bon nombre de clercs et de laïcs se sont mis à leur tour à écrire, à publier ce qu’on appelle des feuilles volantes, des Flugschriften, de petits écrits imprimés, dans lesquels ils exprimaient la manière dont eux avaient compris les idées de Luther. Donc ils se sont fait en quelque sorte des démultiplicateurs des écrits de Luther.»

Et ça, «c’est tout à fait nouveau à cette époque», doit bien constater Arnold devant ce «réseau social» avant la lettre qui passe par l’écriture, le partage et l’échange. Ce, en vue de «réformer le fonctionnement de l’Eglise pour la simplifier, la rapprocher de Dieu et des hommes», écrit Ouest-France dans son éditorial du jour: «Le texte sacré traduit dans la langue du peuple devait être compris par le plus grand nombre et donc interprété. La liberté et la responsabilité de chaque personne pour répondre à l’appel de sa conscience, étaient affirmées.»

L’inventeur de l’ubérisation

Le site Atlantico.fr va même plus loin en prétendant que Martin Luther a inventé, «sans le savoir, l’ubérisation de la société». Car «qu’est ce que la réforme, sinon un mouvement puissant d’émancipation des chrétiens par rapport à l’emprise de l’Eglise catholique, sa hiérarchie, ses dogmes, son organisation pyramidale rigoureuse, son clergé, sa papauté, ses évêques tout-puissants, ses tribunaux, son droit écrit, etc.? Luther a prescrit cette nécessité d’un rapport direct entre l’être humain et Dieu. Il a banni les intermédiaires.» Comme, un demi-millénaire plus tard, Uber, Airbnb, Blablacar, Booking, qui «n’ont rien fait d’autre que de simplifier au maximum les rapports entre le client-consommateur et son fournisseur au point de réinventer l’économie du partage».

Mais évidemment, au-delà des anachronismes, tout cela ne tient que si Luther a réellement placardé ses thèses sur la porte de l’église de Wittemberg. «L’image est peut-être fausse», prévient Michel Grandjean sur le Portail catholique suisse, lui qui est professeur d’histoire du christianisme à la Faculté autonome de théologie protestante de l’Université de Genève et qui a publié en 2016 l’ouvrage La Réforme, matin du monde moderne, chez Cabédita.

Pour lui, aucune source directe n’atteste de la fameuse action dont on célèbre aujourd’hui les 500 ans. «Pour ne heurter personne, on dit généralement que ce débat n’est pas clos. Ce dont on est sûr, c’est que Martin Luther, prêtre et moine du couvent des Augustins d’Erfurt, âgé de 34 ans, a adressé à l’évêque de Mayence ses 95 thèses, par lesquelles il a alerté les autorités ecclésiastiques sur les méfaits du trafic des indulgences. On sait aussi qu’il les a confiées à des amis, lesquels se sont empressés de les faire imprimer.» Donc, à l’époque, de les rendre «virales».

Dossier
500 ans plus tard, que reste-t-il de l'héritage de la Réforme?

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