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Il y a 60 ans, les Brigades internationales quittaient l'Espagne

Le 28 octobre 1938, le peuple de Barcelone rendait un dernier hommage aux volontaires étrangers venus se battre pour sauver la République. Parmi eux 800 Suisses, dont 200 sont morts au front

A la mi-novembre, les survivants des Brigades internationales sont invités à se rendre à Barcelone pour commémorer les 60 ans de leur départ d'Espagne. Le 28 octobre 1938 en effet, l'Espagne républicaine rendit un dernier hommage aux combattants des Brigades internationales. Les derniers contingents de volontaires étrangers, ils sont encore 13 000, ont été rassemblés dans les deux zones encore contrôlées par les républicains, une partie de la Catalogne et la région de Valence. Le matin, à peine lavés, les habits troués et crasseux, les brigadistes n'ont guère d'allure à leur arrivée dans la capitale catalane. Mais toute la population est dans la rue ou aux balcons et leur rend un hommage émouvant.

Tout le monde sent que la République est condamnée et que le départ des brigadistes n'est que le prélude à la reddition. L'émotion est intense. En tête du défilé, un régiment d'infanterie, des détachements d'aviateurs et de marins de l'armée républicaine, puis suivent les internationaux en uniforme, mais sans arme. Les fanfares jouent l'Internationale et l'hymne de Riego. De chaque côté des rues, une foule immense se presse: des femmes et des enfants en majorité. Beaucoup pleurent. Ils lancent des milliers de bouquets de fleurs. Des balcons tombe une multitude de petits morceaux de papiers. Les cris fusent de partout: «merci camarades», «revenez bientôt». Parmi ces combattants étrangers qui défilent dans les rues de Barcelone, une septantaine de Suisses dont Joseph Marbacher, un jeune ouvrier communiste genevois qui vit aujourd'hui à Berne: «Nous marchions sur un tapis de fleurs, j'avais les larmes aux yeux, c'était tellement intense. Ce n'est pas possible, me disais-je alors, ce peuple-là ne peut pas perdre la guerre.»

Dans la tribune officielle, le gouvernement est au grand complet, entourant le président du Conseil Juan Negrin. Les chefs militaires sont au garde-à-vous, mais c'est la Pasionaria communiste Dolores Ibarruri qui va prononcer le discours marquant de cette journée: «Camarades des Brigades internationales! Des raisons politiques, des raisons d'Etat, le salut de cette même cause pour laquelle vous avez offert votre sang avec une générosité sans limites, vous font retourner dans votre patrie pour les uns, à une émigration forcée pour les autres. Vous pouvez partir avec orgueil. Vous êtes l'histoire! Vous êtes la légende! Nous ne vous oublierons pas; et quand l'olivier de la Paix fleurira entrelacé avec les lauriers de la victoire de la République espagnole, revenez! Revenez à nos côtés! Ici vous trouverez une patrie, ceux qui n'en ont pas! Des amis, ceux qui doivent être privés d'amitié, et tous l'affection et la reconnaissance de tout le peuple espagnol.»

Le coup de poker des républicains

En parlant de raisons politiques et d'Etat, la Pasionaria fait allusion à la dernière carte diplomatique que tente de jouer le gouvernement républicain aux abois. Il faut savoir que si 40 000 volontaires étrangers, pour la plupart sans formation militaire, et quelques centaines de conseillers soviétiques sont aux côtés des républicains, les nationalistes ont reçu dès le début l'appui décisif de l'Italie mussolinienne, 60 000 soldats et des divisions blindées, et de l'Allemagne hitlérienne avec la tristement célèbre Légion Condor. Les historiens s'accordent à dire que l'engagement militaire des forces de l'Axe a été décisif dans la victoire des troupes franquistes. Le 21 septembre 1938, à la tribune de la Société des Nations à Genève, Juan Negrin, sur conseil des Britanniques, annonce à la surprise générale le retrait unilatéral des Brigades internationales. Il espère ainsi que la SDN obligera l'Italie et l'Allemagne à faire de même. Mais si le retrait des brigades est effectif, l'essentiel des troupes italiennes et allemandes resteront sur place jusqu'à la fin de la guerre.

Tout l'espoir du gouvernement républicain réside dans un déclenchement rapide de la Seconde Guerre mondiale. Qui plus est, il ne peut plus guère compter sur l'appui de l'Union soviétique où l'on estime que l'Espagne est définitivement perdue. Negrin doit donc gagner du temps, tenir le plus longtemps possible, la terrible et sanglante contr- offensive républicaine sur l'Ebre (juillet-novembre 1938) n'avait pas d'autre objectif.

Dans les jours qui suivent son intervention devant la SDN, Juan Negrin tente vainement de convaincre les Français que la guerre mondiale étant inévitable, il serait désastreux d'avoir un pays fasciste sur son flan sud. Mais huit jours après l'annonce du désengagement des Brigades internationales, l'espoir des républicains meurt à Munich. En donnant les Sudètes à Hitler, les puissances démocratiques croient repousser la guerre. L'Espagne républicaine, abandonnée de tous, agonise. Quelques mois plus tard, le cas de l'Espagne étant réglé, la Wehrmacht envahira la Tchécoslovaquie dans son entier. On connaît la suite.

Un départ difficile

La plupart des internationaux apprirent avec stupeur la dissolution des brigades sur le front de l'Ebre. Du jour au lendemain, ils sont désarmés et laissent leurs camarades espagnols seuls face aux troupes nationalistes. Nombreux sont ceux qui acceptent difficilement cette décision, estimant que c'est un coup de couteau dans le dos de la République, d'autres estiment que les brigades, troupes de choc, ont rempli leur rôle et que leur présence ne changera plus rien. «J'espérais que si nous quittions l'Espagne, les Allemands et les Italiens feraient de même», explique le Vaudois Lucien Reymond. Pour la très grande majorité des brigadistes, la guerre est finie. Ils sont envoyés vers l'arrière. Les Suisses seront regroupés avec les volontaires français et belges à Calella non loin de Barcelone.

Le retour ne se passe pas pour tous de la même manière. Il y a d'abord les milliers de volontaires allemands et italiens qui ne peuvent retourner chez eux. Ils resteront en Espagne jusqu'au dernier jour de la République, reprenant les armes pour assurer la fuite des centaines de milliers de civils vers la France.

La grande majorité des autres brigadistes regagneront leur pays d'origine entre novembre et janvier. Mille cinq cents Français sont rapatriés le 11 novembre et accueillis triomphalement à Paris. Les Suisses en revanche n'auront pas tant d'honneur. Le gouvernement suisse et le consulat de Barcelone, qui ne cachent plus leur sympathie pour le camp nationaliste, mettent peu d'empressement à organiser leur retour. Ils sont 72 à attendre dans le camp de Calella déserté par les Français et les Belges. Ils y resteront jusqu'au 30 décembre. Amenés à Portbou, ils passent la frontière et reçoivent un dernier hommage des douaniers espagnols. En France, ils sont placés dans un wagon dont les portes sont verrouillées de l'extérieur. A Genève, des policiers de la sûreté les prennent en charge. L'accueil est glacial. Et ce n'est rien en comparaison de ce qui les attend.

La Suisse impitoyable

Les brigadistes suisses seront traduits devant la justice militaire pour s'être battus dans une armée étrangère. Ils seront condamnés à des peines de prison d'un à douze mois, privés souvent de leurs droits civiques pendant plusieurs années, certains subiront des bannissements intérieurs (expulsions vers leur canton d'origine) et des interdictions professionnelles.

Ils sont les seuls à payer de la sorte leur engagement. La France a amnistié tous ses volontaires le 31 décembre 1938, la Belgique et le Danemark suivront en 1939. La France leur a ultérieurement octroyé le statut d'ancien combattant, reconnaissant ainsi qu'ils furent les premiers à se battre contre le fascisme et que, de fait, la Seconde Guerre mondiale avait commencé en 1936.

En Suisse, une première demande d'amnistie est rejetée par le Conseil national le 2 février 1939 par 92 voix contre 71. Toutes celles demandées par la suite subiront le même sort. En 1994 cependant, la conseillère fédérale Ruth Dreifuss pour la première fois rend un hommage officiel aux volontaires suisses: «Je sais bien qu'une amnistie vous a toujours été refusée. Il se peut qu'elle ne soit juridiquement plus possible aujourd'hui. Mais pour moi, il ne fait aucun doute que vous, vous et votre engagement historiquement nécessaire, êtes aujourd'hui politiquement et moralement complètement réhabilités. Votre action est inoubliable. L'Histoire vous a donné raison.»

Un comité de parlementaires tente toujours de trouver une solution qui permettrait d'amnistier les volontaires Suisses. Le temps presse pour la vingtaine de survivants. Ils espèrent un geste de reconnaissance morale de leur combat. Pour eux, pour les 800 Suisses partis se battre en Espagne, dont 200 sont morts au combat.

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