Revue de presse historique

Il y a 80 ans, les troupes nazies envahissaient la Pologne

Adolf Hitler déclenche la Seconde Guerre mondiale le 1er septembre 1939. Retour en archives sur l’escalade qui a mené à la catastrophe

Cet été, «Le Temps» a exploré les archives du «Journal de Genève» et de la «Gazette de Lausanne» de juillet et août 1939, pour évoquer les semaines qui ont immédiatement précédé le début de la Seconde Guerre mondiale.

Episodes précédents:

Une prétendue attaque sur la frontière orientale du IIIe Reich? Non. Une mise en scène sordide, une machination macabre: des cadavres de prisonniers revêtus d’uniformes polonais par un SS, raconte l’historien François Roux dans Auriez-vous crié «Heil Hitler»? (Ed. Max Milo, 2011). C’est sous ce prétexte que le 1er septembre 1939, à la fin d’un été traversé de tensions diplomatiques extrêmes, les blindés de la Wehrmacht et la Luftwaffe attaquent la Pologne sans s’embarrasser d’une déclaration de guerre. Il y aura exactement 80 ans ce dimanche.

Lire aussi: La Pologne réclame aujourd’hui 800 milliards d’euros à l’Allemagne

Il fallait un prétexte à Adolf Hitler pour ne pas apparaître comme l’agresseur vingt ans après le Traité de Versailles, ce «Diktat» imposé aux perdants de 14-18. Il l’abhorre depuis 1924 dans son livre Mein Kampf, et cela nourrit son irrépressible désir de reconquête. Pour regrouper au sein d’un même Etat les populations germanophones d’Europe centrale. A la faveur de la crise de 1929, voilà presque sept ans que le national-socialisme s’est emparé démocratiquement de la chancellerie de Berlin et a ouvert de grands chantiers pour l’emploi, notamment dans l’industrie de l’armement, dans une Allemagne très appauvrie.

Pendant ce temps-là, dans l’autre dictature d’Europe occidentale, en Italie, à la veille de la déflagration, la «confiance en l’avenir est intacte», dit le Journal de Genève du 1er septembre 1939. «Cette attitude quasi fataliste» de la population «frappe tous les observateurs étrangers qui résident dans la Péninsule. Le peuple italien subordonne entièrement son destin à la volonté du Duce dont les décisions seront exécutées à la lettre.»

Mais il faut revenir un peu arrière. En 1938, le Führer a déjà annexé l’Autriche (Anschluss) et la moitié de la Tchécoslovaquie (Accords de Munich). Fort de ces premiers succès sur la scène internationale, il lui reste une obsession: Dantzig (aujourd’hui Gdansk), dont la population est majoritairement allemande.

Dantzig, c’est la ville libre protégée par la Société des nations pour ménager à la Pologne un accès à la Baltique, avec son étroit Corridor qui sépare la Prusse-Orientale du reste de l’Allemagne. L’affaire s’est enlisée pendant l’été, et la fin du mois d’août 1939, le commandant en chef de l’armée et chancelier du Reich, à Berlin, s’est lui-même investi «de la compétence de promulguer des ordonnances qui auront force de loi», comme le précise l’éditorial du quotidien genevois du même jour.

Une mesure «préventive»!

Officiellement, «il s’agit d’une mesure préventive en vue d’un cas sérieux»! Symptôme de cette hypocrisie, «partout», indique encore son «Bulletin financier», on s’efforce «d’organiser l’économie de guerre de telle façon que les perturbations soient réduites au minimum en cas de conflit». La bourse de New York resterait ouverte, par exemple, tandis que celle de Genève s’impatiente en cette «période d’attente dont on sent venir la fin».

«La Pologne termine ses préparatifs militaires» au cas où Hitler passerait «aujourd’hui aux actes» et déclencherait «ainsi la catastrophe européenne», avec «sa méthode impérieuse d’exiger au lieu de négocier», au mépris total du droit international. Il faut donc, insiste Le Temps de Paris, que «le Führer, à l’heure où il lui appartient de décider de la paix ou de la guerre, puisse mesurer en conscience ses responsabilités».

Le reste? Du bavardage

Il ferait ainsi mieux «d’amorcer une négociation directe», précisément, «entre Berlin et Varsovie». Car «le monde ne comprendrait pas que l’Allemagne déchaînât une guerre générale par unique souci d’écarter une procédure normale, qui est dans la logique des choses et qui s’impose entre des nations ayant le sincère désir de régler pacifiquement leurs différends sans avoir recours à des méthodes de force». Et le Journal de taper du poing sur la table: «Tout ce qu’on pourrait ajouter à cela ne serait guère que du bavardage.»

La Gazette de Lausanne du 1er septembre saisit d’ailleurs la balle au bond en clamant dans une autopublicité qu'«en ces temps troublés, où il importe d’être renseigné par un journal bien informé», elle propose un abonnement à 10 francs jusqu’au 31 décembre 1939… Et son correspondant à Paris dit un peu plus loin que les Français forment «une fois de plus un peuple non seulement décidé mais certain de vaincre si la bataille lui était imposée» en ce jour menaçant où «les terrasses des cafés» parisiens «ne sont plus éclairées, ce qui ne les empêche pas d’être bondées de monde».

«Journée lourde, très lourde»

Le lendemain, il faut déchanter. La guerre a commencé. Personne ne sait encore qu’elle va durer six années et un jour. Le Journal de Genève du 2 septembre parle d’une «journée lourde, très lourde pour l’avenir de l’Europe» après «l’Anschluss du territoire de Dantzig» et l'«acceptation solennelle de cette donation par le Führer». Lequel déchaîne «les passions des membres du Reichstag et du peuple allemand», pendant que la Pologne annonce «le bombardement aérien de diverses villes et la pénétration dans le pays de colonnes militaires allemandes».

Peu connue à l’étranger, la tragédie de la petite ville de Wielun, la «Guernica» polonaise, bombardée massivement par la Luftwaffe ce jour-là, revient à la lumière du jour. Des témoins sont encore là, qui disent à l’AFP: «A l’aube, c’était encore gris dehors, j’ai été réveillée par un son étrange, un hurlement puissant jamais entendu auparavant. Soudain, le plafond s’est fissuré et les vitres ont volé en éclats. Car nos fenêtres donnaient sur la rue où sont tombées les premières bombes, un peu plus loin, sur l’hôpital.»

Cette fois, il n’est plus question de reculer face au IIIe Reich, comme à Munich sur la question des Sudètes. Car la propagande nazie a justifié cette décision unilatérale en prétendant, à tort, que la Pologne prévoyait d’encercler et de démembrer l’Allemagne avec ses alliés britanniques et français, et que les Allemands ethniques subissaient des persécutions de la part des Polonais.

La France mobilise après qu’Hitler a répété non sans arrogance qu’il «n’exige rien des Puissances occidentales» et que «la frontière entre l’Allemagne et la France est une frontière définitive». C’est le début de ce qu’on a appelé la «drôle de guerre» (voir le documentaire diffusé sur Arte, ce mardi 3 septembre à 20h50), où, de longs mois durant, chacun campe sur sa ligne, Maginot pour les Alliés, Siegfried pour les nazis, jusqu’au 10 mai 1940, quand débute la bataille de France. Soit, pour commencer, l’invasion par les Allemands du Luxembourg, de la Belgique et des Pays-Bas, jusqu’alors tous neutres. La Grande-Bretagne convoque aussi ses troupes, elle dont le Führer dit qu’il lui a «toujours offert de vivre en bonne amitié»… Chamberlain, son premier ministre, déclare devant la Chambres des communes:

«La responsabilité de la guerre incombe à un seul homme: le chancelier allemand, qui a plongé le monde dans la misère afin de servir son ambition insensée»

Bref, si «la guerre générale n’a pas encore éclaté» mais qu'«elle est sur le point de devenir une réalité», les intentions du 10 Downing Street sont claires: «Nous n’avons aucune querelle avec le peuple allemand, sinon du fait qu’il se laisse diriger par un gouvernement nazi. Tant que ce gouvernement existera et poursuivra les méthodes des deux dernières années, il ne pourra pas y avoir de paix en Europe. Nous sommes résolus à mettre fin à ces méthodes. Si nous pouvons rétablir les règles de la bonne foi, les sacrifices trouveront leur plus complète justification», anticipant en cela le fameux discours «Du sang, du labeur, des larmes et de la sueur» de son successeur, Winston Churchill, le 13 mai 1940 devant la même Chambre.

La Pologne n’a pas voulu d’un nouveau Munich, mais «dans quelle mesure» peut-elle «répondre à cette attaque générale»? Du côté allemand, en tout cas, «on est certain de pouvoir liquider l’affaire en quelques jours» tant «la supériorité numérique et technique de l’armée […] est écrasante». D’ailleurs, les Soviétiques marchent aussi par l’Est sur Varsovie. La capitale, assiégée, tombe le 27 septembre. Prise en étau entre la IIIe armée allemande de Küchler et la Xe de Reichenau, la Pologne est aussitôt partagée entre l’Allemagne et l’URSS, conformément aux clauses secrètes du pacte germano-soviétique de non-agression signé un mois plus tôt au Kremlin.

C’est alors que le célèbre éditorialiste René Payot, qui marquera son lectorat par son indépendance d’esprit dans le paysage ravagé de la presse française dès la mise en place du régime collaborationniste de Vichy, sort sa plume – celle qu’il aiguisera ensuite comme un couperet – pour dire qu'«une guerre européenne nous paraît si atroce que l’esprit refuse encore d’en admettre la possibilité et qu’il espère on ne sait quel miracle de la dernière heure».

La Gazette de Lausanne du 2 septembre, quant à elle constate un peu platement que l’Allemagne «aime à brusquer les choses»: «Dans la guerre franco-allemande de 1870-1871 et dans la grande guerre de 1914 à 1918, c’est la Prusse-Allemagne qui a attaqué. Elle recommence.» C’est donc «en pure perte qu’une propagande ignorante s’applique encore à démontrer que Dantzig ne vaut pas la vie d’un seul soldat français ou d’un seul soldat anglais».

Elle fait allusion ici à la une du périodique non interventionniste L’Œuvre, qui passera ensuite de la gauche à la collaboration, où un violent article intitulé «Mourir pour Dantzig?», signé du député socialiste et pacifiste Marcel Déat, plaidait pour un soutien limité de la Pologne. La suite prouvera cette intuition de la Gazette. Quand les canons se tairont six ans plus tard, l’Europe sera en ruine, avec 50 à 60 millions de victimes, dont une forte majorité de civils, dans des actes de guerre et dans les camps, au nom de théories racistes démentes.

Aujourd’hui, «que la Pologne ait vécu le pire, c’est certain, dit un blog hébergé par la Tribune de Genève. Dépecée entre Allemands et Soviétiques […], elle a connu la guerre, la déportation, la présence sur son sol des camps d’extermination, l’ampleur de sa souffrance n’est pas imaginable. […] Les 800 milliards [d’euros] qu’elle vient de demander à l’Allemagne» à titre de réparation «sont délirants, […] mais ils sont à prendre comme la résurgence du malaise et du mal-être d’un pays d’Europe coincé entre deux voisins dont aucun ne lui a vraiment prouvé, ces derniers siècles, lui vouloir le moindre bien».


Et pendant ce temps-là, en Suisse…

«Profitant» de la situation, le très libéral Journal de Genève, le 1er septembre 1939, vilipende les socialistes suisses, ces «marxistes» qui ont mis une semaine pour admettre que le pacte germano-soviétique «consacrait une félonie», juste au moment où le Conseil fédéral décide «d’informer les Puissances voisines de notre intention d’observer la neutralité».

Car «la Suisse est unie», clame haut et fort l’éditorial de la Gazette de Lausanne du même jour. Expliquant que «ceux qui sont assez âgés pour se rappeler les conditions» dans lesquelles le général Ulrich Wille, très inspiré par les techniques prussiennes, «fut désigné en 1914 n’ont pas oublié les compétitions et les manœuvres de couloir qui accompagnèrent cette élection». A l’aube de la Première Guerre mondiale, la Suisse avait aussi confirmé sa volonté de rester neutre, mais elle était alors divisée entre les Alémaniques, favorables aux Allemands, et les Romands, dont les faveurs se tournaient plutôt vers la Triple-Entente, France, Royaume-Uni et Russie impériale.

En tant qu’Alémanique et proche du Kaiser, Wille profite du courant favorable au Reich et des divisions au sein du Conseil fédéral, qui ne comptait qu’un Romand, le Vaudois Camille Decoppet. C’est dans ce contexte-là que le futur Prix Nobel suisse de littérature Carl Spitteler prononce son fameux discours devant la Nouvelle société helvétique, «Unser Schweizer Standpunkt» («Notre point de vue suisse»). Où il prend très fermement position pour le respect des minorités et l’unité du pays.

Mais «cette fois-ci, dit la Gazette, il n’y eut ni hésitations ni rivalités de personnes». C’est «la quasi-unanimité […], aussi bien chez les autorités fédérales et militaires que dans le peuple suisse autour du nom aimé et respecté de l’officier de grande valeur qu’est le doyen de nos commandants de corps», le Vaudois Henri Guisan (1874-1960), désormais général et quasi plénipotentiaire au Département militaire fédéral du PAI bernois Rudolf Minger, qui «n’aura plus guère à s’occuper que de questions juridiques, d’assurances, etc.».

La Feuille d’avis de Neuchâtel écrit qu’on aime ce brave homme «pour cette simplicité fière qu’il a, pour cette bonhomie un peu bourrue qui met tant de charme dans ses façons et qui, sans aller jamais jusqu’à la familiarité, sait trouver le chemin du cœur. En Angleterre, on dirait: «C’est un gentleman», il en a l’allure et le comportement. Avec ses yeux clairs, qui mettent tant de lumière dans le brun visage, avec cette voix dont le bronze sonne haut, avec cette rigidité qu’il a dans l’uniforme bien coupé, il est plus qu’un chef…: il est «le» chef.»

Le quotidien vaudois prévient cependant que «ces prochains jours, nous allons peut-être vivre des heures plus dramatiques encore que celles qui sont derrière nous». Mais «la Suisse est prête. Tout ce qui est humainement réalisable a été accompli ou prévu pour protéger sa sécurité. Nous avons la conscience en repos. Nous avons une confiance absolue dans notre magnifique armée de soldats-citoyens. La Suisse veille… Elle est unie, elle est calme; elle est résolue.»

Et Lausanne, par exemple, vit avec «sang-froid […] l’ablation de sa population mâle». Car la mobilisation générale est décrétée le 2 septembre. Mais «elle ne signifie point qu’un danger menace la Suisse», lit-on ce jour-là dans le Journal de Genève. «Elle est la simple et virile affirmation que le peuple suisse entend protéger son territoire.» Dans l’arrêté du Conseil fédéral est précisée une «interdiction d’aliéner et d’exporter sans autorisation». Cela concerne les «chevaux, mulets, pigeons voyageurs, chiens de guerre, véhicules automobiles et aéronefs».

«Patriotisme et concorde, les deux vertus»

Car on ne sait pas ce que nous réserve l’avenir, s’inquiète tout de même la Gazette de Lausanne en une. «Est-ce la guerre générale, ou bien – ce qu’on veut encore espérer – la raison, l’humanité finira-t-elle malgré tout par l’emporter sur la criminelle folie que serait une conflagration générale? Quoi qu’il en soit, nous devons nous tenir prêts à tout.» Les mots d’ordre sont «patriotisme et concorde, […] les deux vertus qui, dans le drame dont le premier acte se déroule sous nos yeux, s’imposent à nous comme une nécessité vitale».

Mais qu’est-ce que cela signifie, plus «concrètement»? Pour l’heure, «chacun, à son rang et à sa place, se pliera aux restrictions, aux sujétions, aux devoirs qui vont peut-être nous être imposés, chacun consentira aux tâches même anormales, même pénibles qui nous seront dévolues, personne ne refusera de supporter et de faire tout ce qu’il faudra pour apporter le concours le plus utile au salut du pays».

Le DFJP du radical bernois Eduard Müller, pour sa part, «a préparé diverses mesures pour renforcer notablement les prescriptions et le contrôle de l’entrée en Suisse des étrangers» particulièrement ceux «sans papiers valables» ou «qui ne sont pas en règle avec leur pays d’origine».

Mais à petit pays neutre, petits soucis aussi. L’Union des mobilisés 1914-1918 annule par exemple sa fête du 25e anniversaire de la Mob précédente. Le canton de Vaud renvoie la rentrée scolaire d’une semaine, beaucoup de locaux étant occupés par la troupe, sans compter les enseignants mobilisés. Comme les journalistes: les deux quotidiens lémaniques annoncent une pagination réduite, ce «à un moment où la tâche de la presse est particulièrement délicate»; et où le Département fédéral des postes et des chemins de fer du radical vaudois Marcel Pilet-Golaz est décidé à «maintenir» la radio «dans une ferme hiérarchie» et de «rendre moins fréquentes les émissions de nouvelles, dans l’excellente intention de calmer les auditeurs».

«La Lessive de guerre de Lausanne qui n’a pas cessé ses activités depuis 1914» fait appel aux dames de bonne volonté. Les femmes, au sein de commissions communales, sont fermement invitées par leurs associations à indiquer «d’une manière claire leurs capacités et le temps dont elles pourront disposer» en matière de «linge et lainages». «Mais c’est dans le calme, la prière et l’action, leur dit-on, que vous remettrez à Dieu vos angoisses, vos souffrances et votre travail.»


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