Ce n'est qu'en 1874, plus d'un siècle après la Révolution française et la Déclaration universelle des droits de l'homme, que la Suisse a accordé l'émancipation aux juifs. Il a fallu la pression de la France et – déjà – celle des Etats-Unis pour qu'ils soient reconnus en tant que citoyens à part entière.

Aussitôt cependant une initiative a été lancée et a abouti en 1893 à l'interdiction de l'abattage rituel. La protection des animaux n'avait alors joué qu'un rôle mineur. L'objectif était clairement antisémite: annuler la décision d'émancipation en incitant les juifs à quitter notre pays.

Le Conseil fédéral, à l'occasion de la révision de la loi sur la protection des animaux, vient de prendre la décision d'assouplir cette interdiction et d'autoriser l'abattage rituel tel que l'exigent les religions juive et musulmane. Cette décision s'accompagne de conditions très strictes garantissant le respect de la protection des animaux. Les juifs ont fait part de leur satisfaction de cette proposition du Conseil fédéral, qui, après l'abolition de la loi sur les évêchés, supprimerait la dernière disposition légale limitant le droit de pratique religieuse, tel que défini par la Constitution.

Dès l'annonce de cette décision, certaines organisations ont manifesté leur opposition à cet assouplissement et lancé une campagne virulente en orchestrant des lettres de lecteurs, le texte identique paraissant souvent sous des signatures différentes dans divers journaux.

Bien entendu chaque citoyen a le droit d'exprimer son opinion, mais certaines de ces lettres sont teintées de relents antisémites, tandis que la majorité des autres témoignent d'une méconnaissance totale de ce qu'est l'abattage rituel. Les descriptions les plus grotesques sont publiées, mentionnant des animaux ligotés renversés en tirant sur des cordes, ou encore des scènes d'agonie durant de longues minutes, avec des rejets alimentaires et des meuglements épouvantables. Il est évident que ces adversaires de l'abattage rituel n'ont jamais pénétré dans des abattoirs ou qu'ils sont influencés par des documents d'origine plus que douteuse.

Nulle loi n'est en effet plus contraignante envers les animaux que la Bible: on y retrouve l'obligation de respecter l'animal, de le nourrir avant de manger soi-même, de lui éviter la moindre souffrance. La chasse est interdite, l'animal comme l'homme doit bénéficier d'un jour de repos hebdomadaire. Idéalement l'homme devrait être végétarien, comme le furent Adam et Eve. Après le Déluge, Noé reçut l'autorisation de consommer de la viande, mais elle s'accompagnait de conditions très strictes, mentionnées dans la Torah et codifiées dans le Talmud: interdiction de consommer du sang, véhicule de la vie, d'une part et d'autre part de faire souffrir l'animal lors de sa mise à mort.

La littérature scientifique fait état de nombreuses publications traitant de la souffrance de l'animal lors de l'abattage. En médecine, rien cependant n'est plus difficile que de déterminer la sensibilité à la douleur. Dans notre cerveau, il y a un centre de la vision, un autre de l'audition, de la parole, etc., mais en ce qui concerne la douleur, il s'agit d'un véritable réseau de cellules nerveuses, que l'on ne peut mettre en évidence même avec les technologies les plus avancées, comme par exemple la tomographie par émission de positrons. Aussi en est-on réduit à un jugement subjectif.

Les méthodes qui ont été utilisées chez l'animal, que ce soit l'aplatissement de l'électroencéphalogramme (EEG) ou la disparition des «potentiels évoqués corticaux» témoignent de la cessation de toute activité cérébrale. Celle-ci n'intervient cependant que bien après la disparition de toute sensation de douleur et la perte de conscience, qui toutes deux sont absentes par exemple en cas de narcose totale alors que l'EEG n'est pas aplati et les réflexes présents. Prétendre que l'animal souffre lors de l'abattage rituel ne repose donc sur aucun argument scientifique. Aucune publication fondée ne met en évidence de différence entre l'abattage rituel et d'autres méthodes de mise à mort. La section des carotides cause un effondrement quasi instantané de la pression sanguine intracrânienne avec un aplatissement de l'électroencéphalogramme, preuve de l'interruption de toute activité cérébrale.

Quant à l'abattage industriel, parlons- en: les bovins, trop souvent forcés par un aiguillon électrique à avancer l'un derrière l'autre entre des planches les empêchant de s'écarter latéralement, sont plus d'une fois mal étourdis par le pistolet censé supprimer toute conscience, les porcs sont soulevés et transportés entre deux tapis roulants verticaux les contraignant latéralement pendant de nombreuses secondes avant d'être électrocutés. L'abattage rituel se déroule dans une toute autre atmosphère: la contention n'est pas douloureuse, le geste précis et rapide avec un instrument plus acéré qu'un rasoir: la religion juive exige que les artères, la trachée et l'œsophage soient tranchés d'un seul coup de couteau, sans le moindre cisaillement. Celui qui procède à l'abattage religieux, tout expérimenté qu'il soit, doit se recueillir chaque fois avant d'intervenir et adresser une prière à Dieu.

Même si ce ne sont pas tous les juifs qui se nourrissent exclusivement de viande «cachère», il n'en demeure pas moins que lors de chaque repas de fête, que ce soit lors d'un mariage ou à l'occasion d'une naissance, on ne sert que de la viande d'animaux abattus rituellement, de sorte que la levée de l'interdiction concerne en fait les 18 000 juifs qui vivent en Suisse.

Les Etats-Unis, le Canada, tous les Etats européens autorisent l'abattage rituel pour les juifs et les musulmans, à l'exception de la Suède, de la Norvège et du Liechtenstein, où ne vivent que de rares juifs. En Suisse, le lien entre cette interdiction et l'antisémitisme était évident lors de son introduction et n'a pas encore entièrement disparu. Certes, parmi les opposants à la levée de l'interdiction, nombre sont sincères, mais mal renseignés, induits en erreur par une propagande mensongère, manipulés et télécommandés. La Société de protection des animaux a volontairement déplacé le débat sur le plan viscéral et émotionnel. Elle utilise sa plus lourde artillerie pour mobiliser ses partisans contre une prescription religieuse dont le but est justement d'épargner toute souffrance à l'animal. D'autre part, seul un nombre très limité de bêtes sont abattues selon le rite juif. Par contre ce sont des milliers d'animaux qui sont des victimes de la chasse, et qui souvent meurent dans d'horribles conditions, sans que personne ne s'en émeuve.

Que chacun réagisse selon ce que lui dicte sa conscience. Mais que disparaissent de notre presse les affirmations mensongères, les prises de position trompeuses, et surtout les articles et les caricatures de caractère nettement antisémite, si ce n'est haineux. La discussion et le débat sur le levée de l'interdiction de l'abattage rituel méritent de se dérouler dans la sérénité.

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