Il y a un peu plus de cent ans, le 9 novembre 1918, également jour de l’abdication de l’empereur allemand Guillaume II, meurt à Paris un autre Guillaume: Guillaume Albert Vladimir Alexandre Apollinaire de Kostrowitzky, dit Guillaume Apollinaire, déclaré mort pour la France en raison de son engagement durant la Grande Guerre. Mais, en fait, terrassé par la grippe espagnole à l’âge 38 ans. Il était l’auteur du célébrissime Pont Mirabeau.

La pandémie de grippe de 1918, probablement d’origine aviaire, a été particulièrement virulente et contagieuse. Son nom de «grippe espagnole» semble venir du fait que seule l’Espagne – non impliquée dans la Première Guerre mondiale – publia librement les informations relatives à la maladie qui faisait des ravages en Espagne: «La pandémie n’y a nullement son origine, mais c’est dans ce pays alors neutre, où le conflit n’impose pas de censure à la presse, que naît la prise de conscience d’une crise sanitaire majeure», dit Anne Rasmussen* au Journal de l’Université de Genève.

Pour elle, «il s’agit ni plus ni moins de la plus grave pandémie contemporaine, tant en termes démographiques que par son expansion: de l’Asie aux Amériques en passant par l’Europe, du Spitzberg à l’Afrique, aucune région du monde n’est épargnée; en quelque six mois, le virus tue, selon certaines estimations, 50 millions de personnes.» En Suisse, le virus sévit aussi. Le 23 août 1918, par exemple, la Gazette de Lausanne signale que «d’après les constatations de l’Office de l’hygiène suisse, le nombre des cas mortels de grippe du 30 juin au 18 août, dans les villes suisses de plus de 1000 habitants, a été de 927». Un rapport précise encore qu’il y a «1087 cas de personnes en traitement dans les hôpitaux pour la grippe, contre 1146 dans la semaine précédente». La publicité, sous couvert de conseils médicaux, va bon train dans les journaux:

«Les patients pouvaient mourir quelques heures seulement après être tombés malades, dit un article récent de Swissinfo. ch: ils se mettaient soudainement à saigner du nez ou de la bouche. Les corps devaient être enterrés le plus vite possible pour éviter les contagions.» En 1993, lors du 75e anniversaire de l’épidémie, l’Agence télégraphique suisse avait aussi publié une dépêche extrêmement intéressante sur les polémiques que la grippe avait alors suscitées, notamment sur les carences sanitaires qui touchaient l’armée à l’époque, lit-on dans le Journal de Genève et Gazette de Lausanne du 30 juin:

Peut-on dès lors parler d’épidémie de guerre? «Non!» répond fermement Anne Rasmussen. Même si «les maladies, comme le typhus ou le choléra, sont le fait de conditions hygiéniques déplorables couplées à la promiscuité qui caractérise la vie des soldats. Grâce aux avancées du pastorisme [la doctrine relative aux théories médicales et thérapeutiques de Pasteur] et à une prise de conscience de la problématique sanitaire des maladies infectieuses par les autorités militaires, la Première Guerre mondiale a longtemps été épargnée par ce phénomène. Cruelle ironie donc que ce virus qui, suite à une mutation aléatoire, apparaît dans les derniers mois du conflit. La guerre n’est pas à son origine mais a facilité sa propagation.»

«Les malades devenaient bleus…»

Les conséquences furent terribles, comme le montre cet exemple glané dans Québec Science: «J’étais en face d’une maladie terrible, jamais vue à Montréal de mémoire d’homme. […] Les malades devenaient bleus, ils ne pouvaient plus respirer. […] Il m’arrivait de voir 50 cas par jour, et parfois 4, 5 ou 6 malades dans la même famille, tous couchés; je revenais le lendemain, et 2 ou 3 d’entre eux étaient morts.» Ce témoignage d’horreur, recueilli en 1976 au micro de Lizette Gervais, à Radio-Canada, est celui du docteur Albert Cholette, confronté à l’épidémie de grippe de 1918 alors qu’il était tout jeune médecin à Montréal.

«Et si le virus de 1918 réapparaissait aujourd’hui?» s’est récemment demandé La Liberté de Fribourg. «En un siècle, la médecine a développé vaccins, antiviraux et autres antibiotiques pour contrer la grippe et ses complications. Mais, dans les laboratoires, la lutte se poursuit», alors que «dans un premier temps, la grippe espagnole a été vécue comme un phénomène contre lequel il était impossible de lutter et dont on ne connaissait pas le vecteur: du point de vue des autorités sanitaires, la parenthèse s’est donc refermée une fois l’épidémie achevée», raconte Anne Rasmussen.

Des corps dans le permafrost

L’historienne des sciences précise encore que «les choses ont changé au début des années 2000 face à la crainte de pandémies grippales (grippe aviaire A-H5N1 en 2004, grippe A-H1N1 en 2009) ou non grippales (SRAS en 2002, virus Ebola). L’étude de la grippe espagnole a suscité l’intérêt des scientifiques, qu’ils soient historiens ou paléovirologues. Des recherches menées au Spitzberg [ou en Alaska, par exemple] ont permis de retrouver et d’analyser les virus de 1918 prélevés sur les corps de victimes préservés dans le permafrost»:

Aujourd’hui, Anne Rasmussen prévient: «Si tous les spécialistes s’accordent à dire qu’une nouvelle pandémie grippale est inéluctable, la situation a bien changé depuis la Grande Guerre: le virus est connu, des traitements existent – en particulier pour atténuer les complications grippales – et un système de veille sanitaire performant est en place.» Mais il y a d’autres facteurs de risque, comme celui de l’avion, qui «a remplacé le train, favorisant d’autant la vitesse de propagation des vecteurs de maladies».

«A mort Guillaume!»

Le 9 novembre 1918, écrit encore Le Figaro, tandis que Guillaume Apollinaire rendait son dernier souffle dans son appartement du VIIe arrondissement, les rues de Paris résonnaient aux cris d'«A mort Guillaume!» [en réponse] à l’abdication de l’empereur allemand […]. Le grand poète, qui avait survécu à un éclat d’obus et une trépanation, venait de succomber […]. «Non il ne fallait pas y aller, Guillaume, non il ne fallait pas», chantonna la foule en liesse après l’armistice, tandis qu’avaient lieu les obsèques de l’auteur de La chanson du mal-aimé. Dramatique quiproquo.»


* Anne Rasmussen est historienne des sciences et directrice d’études au Centre Alexandre Koyré, à Paris, ainsi que professeure en histoire des sciences à l’Université de Strasbourg. Elle rendra compte, dans une conférence, de «La pandémie de grippe espagnole (1918-1920), une guerre dans la Grande Guerre», à l’Université de Genève, Uni Bastions, salle B106, rue De-Candolle 5, Genève, tél. 022 379 15 15.