Le titre claque: «Pop et drogue: Jimi Hendrix est mort.» C’était dans le Journal de Genève du 21 septembre 1970, trois jours après la disparition de celui qui, «malgré une carrière internationale longue de seulement quatre ans il y a déjà bien longtemps, est encore considéré comme un des plus grands joueurs de guitare électrique et comme un des musiciens les plus importants du XXe siècle».

Un séisme, il y a cinquante ans jour pour jour, en cette 27e année maudite parmi les maudites chez les stars de la musique: Brian Jones des Stones, Janis Joplin, Jim Morrison des Doors, Kurt Cobain de Nirvana et Amy Winehouse, tous sont membres du «Club des 27», auxquels on peut encore ajouter Ron «Pigpen» McKernan de Grateful Dead, Dave Alexander des Stooges, Gary Thain d’Uriah Heep, Jean-Michel Basquiat de Gray et Pete de Freitas d’Echo and the Bunnymen.

Laurent Bonnard, dans la Gazette de Lausanne du 26 septembre 1970, rend un hommage appuyé à un chanteur et musicien qu’il voit comme un «fanatique de la liberté d’expression», un tortionnaire de guitare qui «ne s’embarrasse d’aucune règle»: il «envoûte et ravit; il émeut parce qu’il s’exprime vraiment», «il impose une inspiration solitaire qui jaillit sans le secours de la foule»:

James Marshall Hendrix, donc. «Certains assurent l’avoir croisé, d’autres disent lui avoir parlé… Cinquante ans après […], le petit village de Diabat, battu par les vents de l’Atlantique dans le sud du Maroc, vibre à son souvenir», raconte l’Agence France-Presse (AFP). «Je l’ai vu ici, il était jeune et portait sa guitare sur le dos», jure Mohammed Boualala, un sexagénaire qui a grandi à Diabat avant de s’engager dans l’armée.

A l’été 1969, le musicien de génie fit un passage éclair à Essaouira, la célèbre cité fortifiée très touristique située à 5 km de là. De ce voyage, il ne reste pas d’image ni de bande-son, mais d’innombrables mythes qui nourrissent la légende de l’enfant vaudou.


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Mythe, c’est le mot. Et Yazid Manou, spécialiste du guitar hero, raconte encore à l’AFP – mais surtout dans le gros dossier qu’il lui a consacré dans Jazz Magazine – que Jimi Hendrix – à écouter ici sur Spotify – est né aux Etats-Unis et s’est révélé en Angleterre. A Londres, indique aussi l’AFP, il vivait près d’Oxford Street, presque au même endroit où, «plus de deux siècles auparavant, un autre génie de la musique» avait passé quelques années: Haendel. «La plaque signalant l’illustre occupant se trouvait alors entre les deux immeubles, si bien que Hendrix a cru habiter chez lui.»

Christian Lloyd, spécialiste du musicien disparu, évoque en effet «une anecdote selon laquelle Hendrix aurait un jour cru voir le fantôme» du génie baroque «dans un miroir», sans doute suite à la prise de quelque produit… Mais c’est la France qui est «son troisième pays», lui «qui a reçu à ses débuts un coup de pouce de… Johnny Hallyday. […] Le 13 octobre 1966, la première fois que The Jimi Hendrix Experience – trio qui va contribuer à changer la face du rock – monte sur scène, c’est à… Evreux. […] Mais comment le gaucher de génie arrive-t-il au Novelty, salle de cinéma convertible pour les concerts?»

Quelque deux semaines auparavant, Johnny, à Londres pour enregistrer La Génération perdue, est en virée dans un des clubs de la ville, le Blaise’s. Le rockeur préféré des Français en prend plein les yeux et les oreilles quand Hendrix, venu dans le Swinging London pour percer, enflamme la scène: «Je vois un jeune homme en train de manger sa guitare, littéralement. J’étais bluffé. […] Il semblait avoir une guitare greffée à son corps», racontera-t-il au Journal du dimanche en 2012. Les vidéos disponibles sur YouTube en témoignent aussi.

«Depuis cinq décennies, plusieurs générations de guitaristes tentent de reprendre le flambeau», sans vraiment y parvenir, constate L’Eveil de la Haute-Loire. «Comme d’autres musiciens de son temps, Hendrix a ouvert les portes de la perception, créant des univers entiers grâce à son imagination débordante. En quatre ans seulement, le gaucher de Seattle a touché à tous les genres: blues (Red House), rock psychédélique (Purple Haze), instrumentaux bizarroïdes et futuristes (Third Stone from the Sun), soul (Power of Soul), et même jazz (South Saturn Delta).»

Avertissement aux amateurs, au passage. «Ceux qui ne se sont jamais remis de sa disparition devront patienter jusqu’au 20 novembre et la parution de Live in Maui, un enregistrement live inédit accompagné d’un documentaire. Encore un album posthume. C’est vrai, ça fait beaucoup, mais avec Hendrix, on ne se lasse jamais…» La preuve est ici, plus de 8 millions d’auditeurs par mois:

Ce documentaire «reviendra sur la participation de Hendrix au film déjanté Rainbow Bridge de Chuck Wein, sorti en 1972 […], qui a longtemps concouru au titre du plus grand navet de tous les temps. Inspiré d’Easy Rider, le film, réalisé par […] un proche d’Andy Warhol, relate l’histoire d’une mannequin new-yorkaise (Pat Hartley) arrivant à Hawaï au milieu des surfeurs et des hippies, le tout filmé avec des acteurs non professionnels et sans scénario», expliquent Les Inrocks.

«Au-delà de son échec commercial et critique cuisant», Rainbow Bridge contient donc «une performance mémorable de 17 minutes du groupe The Jimi Hendrix Experience, au pied du volcan endormi Haleakala. C’est le point de départ du documentaire Music, Money, Madness… Jimi Hendrix in Maui de John McDermott, qui a rassemblé des images du tournage et des interviews inédites des acteurs de l’époque»…

… Le Blu-ray inclura la totalité des images inédites des performances de Hendrix filmées pour l’occasion, le 30 juillet 1970

Outre la grande photo du «rebelle éternel» que publie ce jour la Neue Zürcher Zeitung en une, l’Institut national de l’audiovisuel français (INA) propose également un document diffusé dans l’émission Pop deux, qui a été filmé par trois jeunes journalistes français le 30 août 1970 lors du Festival de l’île de Wight et 18 jours avant la disparition du musicien. C’est sa dernière grande apparition en public. Jimi Hendrix est l’ultime tête d’affiche et «il est attendu comme un héros par les centaines de milliers de festivaliers», lit-on sur le site d’Europe 1. «Der Gott der Gitarristen», dit la NZZ:

«Mais son esprit est déjà ailleurs: trop de sollicitations, trop de drogues, des choix artistiques hasardeux. En surface, tout va bien mais derrière le rideau, l’homme est déprimé.» Alors que «l’année d’avant, à Woodstock, il avait stupéfié le monde avec sa reprise au napalm de l’hymne américain»:

Dans les archives de l’INA, on peut voir aussi une brève interview de l’artiste avant son entrée sur scène à l’île de Wight, qui y apparaît avec sa formation, Mitch Mitchell à la batterie et Bill Cox à la basse, interprétant Dolly Dagger. Quoi d’autre? Il faut aussi retrouver en vidéo «la carrière de celui qui savait enflammer les salles et dont l’influence et le succès se révèlent indéfectibles». Dans tout ce beau matériel, prime à un Michel Drucker déjà tout émoustillé par celui que L’Humanité considère comme «l’artisan d’une contre-culture qui continue d’éclairer le monde»:

A peu près à la même époque, rapporte encore Europe 1, «c’est un extraterrestre qui avait débarqué sur la planète rock. Son premier véritable album n’est sorti qu’en 1967 mais il a révolutionné à jamais la façon de jouer de la guitare en public. Avec les dents, derrière le dos, en faisant le grand écart, ou simulant une masturbation. Les notes sortent et s’enchaînent comme par magie avant la cérémonie finale, celle du sacrifice qui l’a fait connaître au monde entier, à Monterey»:

«Ce soir-là, Hendrix estime avoir épuisé toutes les possibilités de son instrument. Il l’arrose d’essence et l’immole en plein concert, faisant jaillir le bruit jusqu’alors inconnu d’une guitare électrique en train de mourir.» Encore un de ces gestes qui ont marqué l’histoire du rock et de cette comète que restera le Voodoo Child auquel le magazine Rolling Stone de septembre 2020 consacre sa une.

Un demi-siècle plus tard, Erika Stucky a reçu le Grand Prix de musique des mains d’Alain Berset ce jeudi à l’Opéra de Lausanne. Munie d’une pelle qu’elle a transformée en instrument, elle et son comparse se sont lancés dans une interprétation d’un morceau de Jimi Hendrix avant de finir en yodel, non sans avoir auparavant invoqué Krishna. Preuve que le mythe perdure… D’ailleurs, il y a actuellement plus de 5 millions de résultats sur Google News quand on tape «Jimi Hendrix». Et «seulement» 153 000 – mais ça va augmenter – pour celle qui, à 27 ans également, d’une overdose d’héroïne, disparaît quelque deux semaines après le guitar hero: Janis Joplin, le 4 octobre 1970. Sale arrière-été.


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