En l’espace de trois jours, du 6 au 9 septembre 1970, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) détourna quatre avions de compagnies occidentales. Les appareils de la TWA et de Swissair furent contraints d’atterrir sur une base militaire britannique désaffectée, en Jordanie. La tentative contre un avion d’El Al fut déjouée au départ d’Amsterdam. Une subtile manœuvre du capitaine déséquilibra les assaillants. L’un d’eux fut abattu. L’autre, Leïla Khaled, égérie de la révolution, fut débarquée à Londres. Deux complices détournèrent un avion Pan Am, sur Le Caire. Deux jours plus tard, le vol de la BOAC, au départ de Dubaï, rejoignait les deux aéronefs immobilisés près de la ville de Zarka. Trois avions étaient retenus, un américain, un britannique et un suisse. Trois cent dix personnes furent prises en otage. Les Etats concernés constituèrent un état-major de crise. Le CICR fut appelé à intervenir. La majorité des passagers fut assez rapidement libérée. Les trois appareils furent détruits au sol. Une petite centaine de personnes fut retenue en otage: 56 citoyens israéliens, les membres des trois équipages et six citoyens américains de confession juive.

J’étais au Caire et reçus un appel urgent de Genève m’instruisant de rejoindre Beyrouth puis Amman, pour tenter de négocier une solution*. Alors que j’embarquais, j’appris que le gouvernement jordanien avait lancé une offensive pour mater les Palestiniens. Le conflit armé, inévitable, venait d’éclater. La tension était vive entre le trône et les Palestiniens depuis plusieurs semaines. Le détournement des avions et leur atterrissage en des lieux dits «libérés» de Jordanie avaient été l’humiliation ultime mettant le feu aux poudres. Cette nouvelle mission fut sans doute la plus risquée de ma carrière. Les conflits civils ou urbains sont les plus dangereux. Celui-là cumulait les deux caractéristiques.

Résistance farouche des Palestiniens

Arrivé à Beyrouth, je me rendis à la délégation du CICR. Mes collègues avaient été surpris, à Amman, par l’éclatement subit du conflit. L’immeuble de la délégation avait été atteint par un obus. On était resté sans nouvelle d’eux. Par des connaissances actives dans les milieux palestiniens, je fis savoir que je souhaitais rencontrer le chef du FPLP. Au début de la nuit la réception de l’hôtel m’informa que j’étais attendu dans le hall. Je suivis l’homme et montai dans une vieille voiture occupée par deux personnes armées. En bringuebalant, nous nous dirigions sur les hauts de Beyrouth, lorsque l’on me banda les yeux. Je m’apprêtais à une discussion difficile. J’entrais dans une maison d’arrière-cour truffée de militants en armes. On m’apprit que Dr. Habache n’était pas atteignable et qu’il n’avait plus de contact avec ses militants. Simultanément, je négociais avec l’ambassade de Jordanie. On m’assura que l’armée royale ne s’opposait pas à un atterrissage, mais ne saurait s’engager au nom des insurgés. Le représentant de l’OLP, en contact avec Yasser Arafat, garantit notre sécurité. J’avais de sérieux doutes cependant quant à son autorité sur le Front populaire. La présidente de la Croix-Rouge libanaise obtint que les stations émettrices radios diffusent, tous les quarts d’heure, l’information urgente qu’un avion aux couleurs du CICR allait atterrir à Amman.

Ce que je vis alors dépassait tout ce que l’on peut imaginer. Les morts et les blessés s’entremêlaient dans l’ensemble du bâtiment

Survolant la ville, nous pouvions voir des explosions. L’aéroport et ses alentours semblaient calmes. La tour de contrôle était inoccupée; l’assistance au sol inexistante. Nous avons atterri. Il y avait du monde dans l’aérogare: des blessés, des touristes et une meute de journalistes. Je donnai, bien sûr, la priorité absolue aux blessés. Les camps de réfugiés furent encerclés. Les Palestiniens offraient une résistance farouche. L’artillerie et les chars furent utilisés. Nous tentions d’organiser des trêves humanitaires. Elles étaient précaires. Les nombreux blessés auraient dû être acheminés vers les hôpitaux, dont le plus grand restait inatteignable. Une clinique privée semblait disponible. Son propriétaire accepta d’assez bon gré qu’il devînt l’un de nos centres de secours d’urgence. Le hall d’entrée était jonché de blessés, souvent dans leur sang. Au cours des premiers jours, le nombre de morts excédait celui des blessés, par manque d’accès aux soins. Certaines rues étaient jonchées de cadavres, boursoufflés et baignant dans un sang devenu noir. La circulation en ville était très dangereuse. Des échanges de tirs, sporadiques et souvent nourris, se déplaçaient d’un quartier à l’autre.

Avec notre premier atterrissage, nous avions rouvert, de facto, l’aéroport et assurions quatre rotations par jour. D’autres compagnies débarquaient des secours. Ceux-ci, par impossibilité d’évacuation, s’accumulaient sur le tarmac, dont du plasma sanguin restant en plein soleil. Les trêves que nous décrétions étaient rarement respectées. Un convoi d’une douzaine de véhicules chargés de vivres et de médicaments à destination du principal hôpital, en bordure du plus grand camp de réfugiés palestiniens dut, par deux fois, rebrousser chemin. Un chauffeur local fut grièvement blessé et son ambulance détruite. Je décidai cependant d’y retourner, seul, le lendemain et parvins à destination. Ce que je vis alors dépassait tout ce que l’on peut imaginer. Les morts et les blessés s’entremêlaient dans l’ensemble du bâtiment. Il manquait de tout, médicaments et vivres. L’odeur était horriblement nauséabonde. Les personnels soignants étaient à bout de forces et de nerfs.

Leïla Khaled incarcérée

Les rumeurs les plus incertaines couraient. Des troupes syriennes seraient entrées en Jordanie, portant l’uniforme de l’OLP, l’armée irakienne ferait mouvement, les forces israéliennes ne resteraient pas l’arme au pied et, enfin, la VIe flotte américaine en Méditerranée s’apprêterait à intervenir. Le roi Hussein me convoqua en m’envoyant une voiture banalisée, blindée. Je fis un bref rapport d’activité au monarque hachémite et lui rappelai les dispositions idoines des Conventions de Genève. Je lui précisai aussi que, à l’évidence, notre priorité était de porter secours aux victimes du conflit armé, mais que ma mission initiale avait été d’obtenir la libération des otages. Il me répondit avec beaucoup d’aménité que la situation était sous contrôle. En quittant la pièce, je reçus confirmation confidentielle qu’ils avaient été localisés et placés en lieu sûr. Une négociation était en cours, difficile car les Etats concernés hésitaient à libérer des prisonniers qu’ils considéraient comme des terroristes, dont Leïla Khaled incarcérée à Londres quelques jours plus tôt.

Je fus convoqué d’urgence à l’Hôtel Jordan, en centre-ville. Un «Premier secrétaire» de l’ambassade d’Egypte me remit formellement la plus grande partie des otages. Je me suis trouvé avec les équipages et passagers libérés pendant peu de minutes et ai serré quelques mains, dans une confusion totale. Ils furent rapidement pris en charge et rapatriés. Venu pour négocier la libération d’otages, j’avais dû, en quelques jours, me tourner vers un tout autre mandat, à savoir: rétablir le contact avec mes collègues du CICR, évacuer les blessés, rapatrier des familles, acheminer des secours d’urgence et installer des équipes chirurgicales. Le sort des otages n’avait cependant jamais quitté mon esprit.

Quatre nations

Avec la cessation des hostilités, les opérations prirent une tout autre dimension. Des milliers de tonnes de vivres furent acheminées et distribuées. Les soins aux blessés et malades furent pris en charge par des armées étrangères. En quelques heures, un hôpital de campagne de 150 lits, prêt à fonctionner, avait été monté par les forces américaines. Les armées britanniques et françaises suivirent avec des hôpitaux de 50 lits chacun.

Les combats furent violents (10 000 victimes civiles selon les Palestiniens), mais brefs. Les événements de «Septembre noir» marquèrent un tournant historique au Moyen-Orient. Le sionisme avait été l’expression d’un nationalisme juif. La virulence de l’antisémitisme, à la fin du XIXe siècle en Europe, avec l’arrivée de réfugiés fuyant les pogroms de Pologne sous occupation russe et en France, déchirée par l’«Affaire Dreyfus», montrait que les minorités juives ne sauraient trouver leur place dans un tel contexte. La création de l’Etat d’Israël en 1948 se heurta à un autre nationalisme, panarabe d’abord, dont le leadership se disputait entre nasséristes, au Caire, et baathistes, à Bagdad et à Damas. La naissance du Fatah et la défaite arabe de juin 1967 engendrèrent une nouvelle nation, la palestinienne, qui voulut prendre son destin en main. A l’automne 1970, elle entra en conflit avec les Transjordaniens. Yasser Arafat et ses milices armées furent expulsés vers le Liban en juillet 1971 et constituèrent l’une des principales sources d’une guerre civile, qui dura quinze ans (1975-1990) et fit 200 000 victimes. En d’autres termes, il existe maintenant quatre nations, mais trois territoires, seulement: Israël, puissant, la Jordanie, fragile, le Liban, déchiré et, depuis 1994, l’Autorité palestinienne, à la vaine recherche d’un Etat indépendant. Sans solution à ce problème, la région ne saura vivre en paix.

* On trouvera une évocation plus détaillée des événements dans Marcel A. Boisard: Aventurier de l’humanitaire, Paris (Panthéon), 2019, 163 pages

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