Vous avez lu ça? Madonna, Robert De Niro, Isabelle Adjani, Yann Arthus-Bertrand… Soit 200 artistes et scientifiques du monde entier qui ont lancé ce mercredi dans Le Monde un appel indigent relayé par l’Agence France-Presse contre un «retour à la normale» après la pandémie de Covid-19 et qui souhaitent une «transformation radicale» du système contre le «consumérisme»? Ce collectif a été réuni par la comédienne Juliette Binoche et le champion du catastrophisme écologique qu’est l’astrophysicien français Aurélien Barrau.

Les «vertus» de la crise

A leurs yeux, la pandémie de Covid-19 est une «tragédie», mais «la crise a la vertu de nous inviter à faire face aux questions essentielles». «Le problème est systémique», estiment toutes ces personnalités, parmi lesquelles on trouve aussi Jane Fonda, Cate Blanchett, Marion Cotillard, Monica Bellucci, Guillaume Canet, Angèle, Benjamin Biolay, Bernard Lavilliers, Peter Brook, Bertrand Tavernier ou des détenteurs de Prix Nobel. N’en jetez plus, c’est à se demander si ces personnes qu’on croyait intelligentes ont lu le texte qu’on leur soumettait.

«La catastrophe écologique en cours relève d’une méta-crise», disent-ils – soulignons le «méta», qui élève toujours le débat à des niveaux stratosphériques. Car «le consumérisme nous a conduits à nier la vie en elle-même: celle des végétaux, celle des animaux et celle d’un grand nombre d’humains. La pollution, le réchauffement et la destruction des espaces naturels mènent le monde à un point de rupture.»

Pour un peu, ce serait l’apocalypse. Alors, que faire? «Les dirigeants et les citoyens» doivent «s’extraire de la logique intenable qui prévaut encore, pour travailler enfin à une refonte profonde des objectifs, des valeurs et des économies», avec «un engagement massif et déterminé» pour assurer la «survie», la «dignité» et la «cohérence». Y a qu’à, donc, et l’affaire est réglée: la rédemption du monde est assurée, il n’y a plus de coronavirus, plus de pauvres, plus de pollution, plus de corruption. On est tous beaux et gentils.

On n’est pas toujours d’accord avec Valeurs actuelles, mais il faut bien reconnaître que «ces signataires s’affichent pour la plupart dans des campagnes publicitaires afin de promouvoir de grandes marques. Robert De Niro fait ainsi l’éloge des voitures Kia; Juliette Binoche s’affiche sous les couleurs du Crédit Agricole; Marion Cotillard porte la marque Dior; Pierre Niney est quant à lui le nouvel ambassadeur de la prestigieuse marque automobile Jaguar. Une double casquette dénoncée par de nombreux observateurs» à propos de ce qui ressemble furieusement à de l’anticapitalisme primaire. Y a qu’à, on vous dit.

Délirant, voire «borderline»

Mais il faut tout de même un peu plus d’arguments, que détaillait jeudi la newsletter quotidienne du soir de Libé Culture: «Quiconque ressent le besoin d’introduire une réflexion personnelle par «Sans être parano» s’apprête généralement à frayer avec une forme de délire borderline. Juliette Binoche, signataire stakhanoviste d’une foultitude de tribunes inquiètes sur l’état du monde ces jours-ci, n’échappe pas à la règle, et régale depuis vingt-quatre heures son lectorat Instagram [plus de 310 000 abonnés] de théories complotistes sur les opérations organisées par des groupes financiers américains manipulateurs de vaccins»:

«Reconnue mondialement notamment depuis son rôle dans Le Patient anglais (1996)», voilà donc que madame relaie des hypothèses «qui en ont étonné plus d’un», explique La Dépêche du Midi. Elle y partage la vidéo ci-dessus, qui «dénonce» des projets, en France, de «puces sous-cutanées», d’«opérations de Bill Gates» et d’autres grands méchants de la 5G avides de dominer le monde. Puis, elle les «commente avec une […] fougue alarmiste, dont le dernier élan la poussait […] à vanter les vertus d’une plante médicinale de Madagascar, l’artemisia», remède prétendu «miracle contre le Covid-19 et pourtant interdit en France tandis que l’OMS se refuse hélas à le reconnaître».

Ah oui, et pourquoi? Il y a «trop d’intérêts financiers en jeu…» Et Libé d’ironiser: «Sauf hacking de compte, la comédienne a donc bien placé la santé et le souci de l’autre au cœur de ses préoccupations de confinement – juste retour à l’essentiel.» On pourrait ajouter: juste mise au pilori «de l’ancien patron de Microsoft» et du «déploiement de la 5G», considérés, explique France Inter, comme des «facteurs de la progression de l’épidémie, voire de son origine». Seulement voilà: ces «délires» ont été jusqu’ici régulièrement déconstruits «par les services de fact-checking». Et malgré cela, les internautes saluent «quelqu’un de lucide» – enfin! – ou en appellent au «réveil national».

Ces tribunes mignonnettes

Tandis que d’autres, heureusement, «déplorent que la comédienne se soit prêtée à ce genre d’argument». L’argument du «y a qu’à»: y a qu’à dénoncer, y a qu’à se révolter, y a qu’à refuser, y a qu’à dire que «l’argent, c’est sale» tout en empochant des milliers dans des campagnes de publicité. Exactement ce que fustige le site Contrepoints.org: «Le monde d’après et les fatigants «yakas» des gentils people.» Car il y a eu une «spectaculaire déferlante de tribunes people mignonnettes et engagées», ces jours-ci. Non seulement Binoche, mais aussi Nicolas Hulot dans Le Monde ou Vincent Lindon sur Mediapart.fr.

«Tous à leur façon», ils «nous adjurent et adjurent les pouvoirs publics de faire advenir» un monde meilleur après celui du consumérisme qui s’est révélé être «à la limite de l’assassin». «Consumérisme destructeur pour les uns, capitalisme sauvage pour les autres, ce serait notre monde d’avant»; y a qu’à changer, donc. Tu renonces à ton emploi dans les énergies polluantes, mais moi je reste dans ma villa en contemplant ce monde ignoble de pourris.

Des «lignes insipides»

Le site Slate.fr ignore quant à lui «qui rédige ces lignes insipides avant de les soumettre à ses collègues des hautes sphères» qui «voyagent en classe business aux quatre coins du monde» et qui dénoncent «ces inégalités sociales toujours croissantes [qui] leur restent en travers de la gorge». Mais «c’est important, les tribunes, ça éduque le peuple». Il en faut, «du talent, bien du talent, pour parvenir à ce niveau de foutage de gueule». «Car s’il y avait une première chose à espérer du monde d’après, ce serait la disparition de ces tribunes myopes, vaines, égocentriques, vulgaires et méprisantes.»

Bref, dit cet internaute, «tant mieux pour Juliette Binoche ou Nicolas Hulot s’ils trompent l’ennui du confinement en rêvant d’un Grand Soir écologique et planétaire. Mais on aimerait qu’ils étalent leurs aspirations bruyantes avec un peu moins de niaiserie et de narcissisme. Même un enfant de 9 ans est capable d’écrire: «Le temps est venu de croire en l’autre.» Fort heureusement, […] on ne publie pas les poèmes» des enfants «dans les colonnes des journaux. Et quand on se déciderait à le faire, cela n’ajouterait pas pour autant du sens à ces mots qui, pour être mignons, n’en sont pas moins gratuits et même insignifiants.»


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