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Mathias Sempach et Stefan Gaemann  lors d'un «Schwing» en 2014 (KEYSTONE/Stefan Meyer)
© STEFAN MEYER, Keystone

Opinion

Pourquoi il y a un «lutte à la culotte-Graben» en Suisse

En matière de lutte, il existe un véritable fossé entre la Suisse allemande et la Suisse romande. Christophe Büchi explique pourquoi et avance une audacieuse hypothèse

La lutte suisse – ou pour utiliser un terme plus populaire et somme toute plus précis: la «lutte à la culotte» – s’appelle en Suisse alémanique: «Schwingen». Ce mot, à la fois adjectif et substantif, n’a pas son pendant en langue française. Mais il correspond plus ou moins à l’anglais «to swing/the swing» et désigne un mouvement ample et enlevé. En allemand, on peut «swinguer» un drapeau. Moyennant un swing élégant, on peut aussi se hisser sur le dos d’un cheval, ou faire tomber un adversaire.

La lutte, un sport national… suisse alémanique!

Cette difficulté «traductologique» reflète une réalité plus profonde: la lutte suisse passe certes pour un sport national, dans la mesure où il fait partie des disciplines où les Helvètes sont assurés à tout moment de gagner à la fois la médaille d’or, la médaille d’argent et celle de bronze. Mais le label «sport national» ne s’applique ici qu’à la condition d’identifier nation et Suisse alémanique: la lutte suisse n’est toujours et encore qu’une «lutte suisse alémanique». Les «Schwingerkönige», qui sont avec les rois du tir les seuls monarques auxquels ce pays de républicains invétérés a toujours rendu hommage, sont de grandes stars outre-Sarine. L’actuel roi en service (car le règne de ces monarques n’est que temporaire, ce qui montre les limites de la métaphore royale), Matthias Sempach, fait partie de ces people alémaniques que l’on désigne, avec un brin d’ironie bienvenue, de «Cervelat-Prominenz». S’ils passent encore pour des sportifs amateurs, une star comme Sempach peut compter sur le soutien de sponsors puissants. Et les médias alémaniques leur ouvrent grand les bras.

En Suisse romande, les rois sont nus

Rien de tel en Suisse romande. Ici, les rois de la «lutte à la culotte» sont nus, si l’on ose dire. Et ce n’est pas un hasard que les 334 lutteurs actifs dans les cantons romands ne font qu’environ 10% des effectifs nationaux. Et encore: environ la moitié de ces Romands se recrute dans le canton bilingue de Fribourg, notamment en Singine alémanique.

Pourquoi un tel fossé?

Mais alors: pourquoi ce fossé, ce véritable «lutte à la culotte»-Graben? La première raison en est simple: la lutte suisse est plus populaire outre-Sarine parce qu’elle est née en Suisse alémanique. Mais précisions tout de suite: si le «Schwingen» est aujourd’hui un véritable phénomène alémanique, ce n’était au début qu’une tradition des régions alpines comme l’Oberland bernois – ou préalpines comme l’Emmental bernois. Bien sûr, un peu partout en Europe (et ailleurs), on trouve dans les montagnes de telles traditions de lutte et de joutes entre bergers. Mais la particularité du cas alémanique tient au fait que chez nous, les élites de la plaine et des villes ont tôt commencé à encourager ces traditions, voyant en elles l’expression de la vaillance du «peuple libre des bergers». Ainsi, au XVIe siècle déjà, les autorités de la République de Berne invitaient des lutteurs du Haslital et de l’Oberland à se produire en ville de Berne. On observe le même phénomène au début du XIXe siècle. Les fêtes d’Unspunnen, apparues en 1805, ne sont pas nées spontanément à la montagne, mais furent une initiative venue de la plaine et encouragées par les patriciens de la capitale.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, la lutte suisse était encore peu connue dans le Mittelland alémanique, où l’on préférait à ce sport dit rupestre, la gymnastique réputée plus civilisée. Mais ces dernières décennies, grâce notamment à la télévision alémanique, le «Schwingen» s’est de plus en plus implanté en plaine, parfois au déplaisir des montagnards. Le retour vers les valeurs et traditions réputées typiquement helvétiques a également contribué à ce revival.

Les Romands sont plus modernistes

La seconde raison pour laquelle la lutte suisse est longtemps restée confinée à la Suisse alémanique, est plus difficile à cerner – et je la formule ici à titre d’hypothèse, avec toute la retenue nécessaire. Elle tient probablement au fait que les Romands ont en général une vision plus moderniste de la société, une vision davantage basée sur les acquis de la Révolution française que sur les valeurs «prérévolutionnaires» de l’Ancienne Confédération. Certes, de ce côté-ci de la Sarine aussi, on aime la montagne, le Premier Août, les vaches et les bergers. Mais ces symboles sont moins chargés qu’en Suisse alémanique d’un message quasiment politique. Autrement dit: l’image d’une Suisse campagnarde, à laquelle renvoie la lutte suisse, a ses partisans aussi en Suisse romande. Mais dans cette partie du pays hautement internationalisée et tournée vers les services financiers et ce que l’on pourrait appeler «l’industrie postindustrielle», cette symbolique est moins forte que chez les Alémaniques, davantage tentés par l’autarcie culturelle.

Estavayer-le-Lac changera-t-elle la donne?

Il est vrai que la fête de lutte à Estavayer-le-Lac pourrait changer la donne et populariser la lutte suisse aussi en Suisse romande. Les temps sont propices, car la foi dans le progrès est affaiblie un peu partout en Europe. De nos jours, de plus en plus d’Européens voient dans l’histoire un mouvement surtout de déclin. Or les traditions leur semblent parler d’un paradis qu’ils croient perdu à jamais. C’est une chance pour la «lutte à la culotte». Elle nous rappelle l’enfance du monde.


Christophe Büchi, Journaliste et auteur («Mariage de raison. Romands et alémaniques: une histoire suisse», Ed. Zoé


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