l’avis de l’expert

Le Yémen, un pays qui avait tout pour être heureux

Alors que le président Ali Abdullah Saleh est sous la pression des manifestants et que son gouvernement peut tomber d’un instant à l’autre, voici un coup de projecteur historique sur l’un des pays les plus pauvres du monde, qui a su adopter une constitution multipartite. Par Marcel Boisard

L’histoire du Yémen est glorieuse et vieille de plusieurs millénaires. Différentes civilisations et dynasties s’y sont succédé: sabéenne, juive, éthiopienne, perse, puis se sont évanouies. De certaines villes glorieuses, il ne reste que des ruines ou de modestes villages. Les Romains et les Byzantins y firent des incursions. Les Ottomans y exercèrent une suzeraineté virtuelle jusqu’au milieu du XXe siècle et les Britanniques colonisèrent sa partie septentrionale pendant 130 ans.

Le Nord du pays a vécu plus de dix siècles (898 à 1962), sous différentes dynasties religieuses (Imamat) chiites, d’une branche appelée zaïdisme. Cette dénomination religieuse n’existe qu’au Yémen. Elle est plus proche des sunnites que des chiites, avec la différence essentielle que l’autorité politique incombe uniquement aux descendants du Prophète.

La partie la plus septentrionale fut cédée aux Britanniques qui, en 1839, la rattachèrent à l’administration indienne. Elle devint un siècle plus tard la «colonie» d’Aden, et son arrière-pays un protectorat. La législation et l’éducation devinrent anglaises, coupées de leurs racines islamiques traditionnelles. Port franc et lieu de ravitaillement sur la route des Indes, le commerce y prospéra. La lutte de libération anticoloniale fut menée par deux mouvements, l’un nationaliste arabe encouragé par l’Egypte nassérienne, l’autre marxiste, appuyé par l’URSS. Le deuxième parvint à prendre la main in extremis, et la couronne britannique lui céda la souveraineté sur ce qui fut sa dernière colonie, en 1967. Une République populaire et démocratique du Yémen était née.

Le Yémen est un pays fertile. Les Romains l’appelaient Arabia felix. Quinze siècles avant Jésus-Christ, un barrage avait été construit par les Sabéens, près de la ville de Ma’rib, capitale du royaume de la mythique Reine de Saba. A l’époque, cette région, connue des côtes de l’Afrique jusqu’au bassin méditerranéen, était tenue pour «la plus riche de la terre». Elle produisait aussi l’encens et la myrrhe, aussi prisés que l’or. Faute d’entretien, le barrage s’écroula à la fin du VIe siècle de notre ère. Ma’rib n’est plus de nos jours qu’une modeste bourgade.

Au cours de ce même VIe siècle, les paysans yéménites commencèrent à cultiver un arbuste de provenance autochtone ou éthiopienne: le caféier. D’abord connu dans le monde musulman à travers les pèlerins, le café traversa la Méditerranée à la fin du XVIe siècle où il connut un rapide succès dans les classes aisées. Le port d’où il était expédié (Al-Mokha), donna l’appellation Moca. Du XVe au XVIIe siècle, la ville fut l’une des principales places de commerce sur la mer Rouge. Elle devait compter environ 20 000 habitants. Elle a disparu, totalement recouverte de sable. Un village de quelques centaines de pêcheurs l’a remplacée.

Le caféier a été progressivement supplanté par un autre arbuste, qui a sans doute créé la ruine du pays: le qat. Mâcher ses feuilles, considérées dans de nombreux pays comme un stupéfiant, crée un effet euphorisant. Son exploitation a progressivement remplacé les cultures maraîchères et vivrières.

Aujourd’hui, l’agriculture occupe plus de 60% de la population mais ne représente que 10% du PIB. Le pétrole et le gaz constituent la majorité des exportations, mais à un niveau très modeste (150 000 barils par jour). Les réserves semblent minimes et l’exploration est rendue difficile par l’insécurité chronique régnante. Le coton et le café occupent une petite part du commerce extérieur. Le pays bénéficie des transferts de fonds de commerçants expatriés en Afrique orientale et des ouvriers non spécialisés engagés dans les pays voisins. Les statistiques disponibles parlent d’elles-mêmes: le taux d’alphabétisation n’atteint pas 40%, 4% des jeunes accèdent à l’université, le chômage atteint la moitié de la population, qui vit ainsi en dessous du seuil de pauvreté, avec 2 dollars par jour. Le Yémen, le plus pauvre des Etats arabes, est classé parmi les «pays les moins avancés» par les Nations unies.

Jusqu’à la fin des années 1950, le Yémen était un pays fermé. Le dernier imam fut assassiné. Le pouvoir devait revenir à son fils, El-Badr, en septembre 1962. Des officiers nationalistes inspirés par Nasser menèrent une révolution. Ce fut la guerre civile: le Sud contre le Nord, les Sunnites contre les Chiites, les républicains contre les royalistes, le peuple de la plaine contre les montagnards. L’Egypte fut contrainte d’envoyer un détachement militaire de 70 000 hommes. Les révolutionnaires ne contrôlèrent jamais que la plaine et les chemins des vallées. L’Arabie saoudite profita de mener le combat contre l’Egypte, par procuration, en finançant les chefs tribaux. Le conflit s’enlisa et coûta des milliers de morts. Il fallut la défaite lors de la guerre des Six-Jours, en 1967, pour que l’Egypte acceptât de rapatrier ses troupes. La guerre civile prit fin en 1970.

Des officiers supérieurs se succédèrent à la tête de la République. En 1978, le colonel – ultérieurement autoproclamé maréchal – Ali Abdallah Saleh prit le pouvoir. Cela marquait le retour à l’autorité d’un homme du Nord, membre d’une très puissante confédération tribale. Il participa à la guerre froide, en affichant son hostilité à l’égard de son voisin méridional, la République populaire du Yémen, marxiste. Après différentes péripéties sanglantes, les deux pays s’unirent en 1990. Quatre ans plus tard, une guerre de sécession fit des milliers de morts, mais ne rompit pas l’union de ce pays composé d’apports disparates.

La Constitution de 1991 est celle d’une république multipartite. Le poids de la religion reste certes lourd, l’islam étant la religion d’Etat et la charia source de toute législation. Saleh fut le premier président arabe élu démocratiquement en 1999 et réélu en 2006, pour une nouvelle période de 7 ans. Mais comme ses pairs arabes, il ne sut éviter les pièges du népotisme et de la corruption. Les problèmes s’accumulent. Les chefs tribaux contestent son autorité, les tribus jouxtant la frontière méridionale de l’Arabie saoudite ont pris les armes, les islamistes d’Al-Qaida sont actifs et les insurrections couvent dans le Sud, œuvre de sécessionnistes, d’islamistes et de marxistes, parfois réunis.

L’attitude hésitante des gouvernements occidentaux à l’égard des protestations populaires s’explique par la complexité de la situation. Le pays est doté d’une Constitution démocratique. Des partis politiques, aux idéologies et programmes différents, peuvent s’exprimer. L’hostilité au président n’est pas unanime; des manifestations en sa faveur ont régulièrement lieu. Les Etats du Conseil de coopération du Golfe ne sont pas favorables au président Saleh qui, en 1991, avait refusé de s’associer à la coalition contre Saddam Hussein. Ils se posent toutefois en médiateurs. Leurs craintes sont légitimes. Le Yémen occupe la rive orientale de Bad el-Mandeb, face à la Somalie anarchique et à Djibouti, où la France et les Etats-Unis maintiennent quelques troupes. Cette position géostratégique est importante, marquant le passage obligé vers le Canal de Suez et, aussi, la route d’une partie des exportations de pétrole vers l’Asie.

Si le président Saleh devait être renversé, à qui devrait échoir le pouvoir au Yémen? Aux partis politiques qui n’ont pas obtenu la majorité des urnes, il y a cinq ans? A l’armée, dont la figure montante de l’opposition, le général Ali Mohsen Al-Ahmar, a la réputation d’être proche des islamistes? A un Conseil de transition, composé de représentants de partis politiques, de responsables religieux, d’officiers supérieurs et de chefs de tribus? Cette dernière solution est plausible. Si les membres de ce Conseil ne parvenaient pas à un accord, il y aurait un risque réel d’éclatement, de «somalisation» du pays. Cette perspective désastreuse n’est écartée par personne. Dans l’immédiat, l’objectif exclusif devrait être l’éradication de la misère. Les pays producteurs de pétrole dans la péninsule, dont l’Arabie saoudite, en ont les moyens.

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