Ecrans 

Quand YouTube censure dans l’intérêt du Kremlin

Des vidéo-blogueurs critiquant le Kremlin dénoncent les doubles standards du service vidéo de Google, qui suivrait docilement les injonctions du pouvoir russe

Le service vidéo de Google est au centre de l’attention pour sa propension à supprimer les vidéos critiques à l’égard du pouvoir russe. Le vidéo blogueur Roman Tsimbalyuk s’est plaint au Temps qu’une vidéo publiée le 5 septembre sur sa chaîne a été supprimée sans explication par YouTube vendredi alors qu’elle avait été vue plus de 14 000 fois.

Tsimbalyuk, qui est l’unique journaliste correspondant ukrainien en Russie, y qualifiait Vladimir Poutine de «tricheur» dissimulant ses véritables intentions dans le conflit ukrainien. «La suppression de la vidéo au moment où elle gagnait rapidement en popularité a coupé tout l’élan», déplore Tsimbalyuk, qui a publié la vidéo sur sa page Facebook, où elle comptait 145 000 vues mercredi.

La polémique a démarré au début de l’été, quand le blogueur russe Kamikadzedead (1,15 million d’abonnés) accuse la division russe de YouTube de collaborer avec les autorités pour «faire ressembler YouTube à la télévision russe». Dans une vidéo adressée aux fondateurs de Google (propriétaire de YouTube), Dmitry Ivanov (le vrai nom de Kamikadzedead) les appelle à cesser d’instrumentaliser la charte des utilisateurs pour discriminer les opposants au régime russe. La charte de YouTube interdit les «déclarations discriminatoires et les incitations à la haine».

Comptes bloqués

Ivanov se plaint que plusieurs de ses vidéos ont été supprimées à la suite de plaintes d’utilisateurs de YouTube proches du gouvernement. Si les vidéo-blogueurs les plus populaires, comme l’opposant Alexeï Navalny (1,4 million d’abonnés) ou Kamikadzedead, sont protégés par leur notoriété, les opposants moins connus voient leurs comptes définitivement bloqués.

Lire aussi: Le phénomène Alexeï Navalny met le Kremlin en rage

La discrimination s’opère également à d’autres niveaux, estime Dmitry Ivanov: «Le gouvernement russe utilise des bots pour démultiplier le nombre de dislikes sur les clips de l’opposition et de likes sur les vidéos réalisées par des blogueurs pro-kremlin attaquant l’opposition», estime-t-il.

La rémunération par la publicité permet une autre forme de discrimination: «Les chaînes d’opposition sont placées dans une liste spéciale qui les prive de publicité et donc de revenus», dénonce Ivanov. Il donne l’exemple d’une de ses vidéos vue 823 000 fois n’ayant généré que 137 dollars. On est loin en dessous de la rémunération basique chez YouTube, correspondant à 1 dollar pour 1000 vues.

Vidéos insultantes

Les doubles standards de YouTube sautent aux yeux: les vidéos incitant à la haine envers l’opposition ou l’Occident pullulent sur la version russe du service d’hébergement vidéo global. D’innombrables vidéos montrent le tribun nationaliste Vladimir Jirinovsky insultant et menaçant les Européens.

Des vidéo-blogueurs pro-Kremlin produisent régulièrement des clips où l’opposant Alexeï Navalny est comparé à Adolf Hitler (2,2 millions de vues) et comportant de grossiers mensonges. Pour Ivanov, «ces vidéos ne sont pas supprimées parce qu’elles ne contiennent pas de critiques du gouvernement».

Pressions gouvernementales

A la décharge de YouTube, le gouvernement russe ne s’est pas privé de faire pression sur sa compagnie mère, Google, menaçant entre autres d’utiliser des solutions techniques pour ralentir le trafic russe allant vers ses services. Google a révélé cet été que la Russie figurait en tête du classement mondial des demandes gouvernementales pour la suppression de contenu. Demandes qui ont explosé en 2016 (+478%) et ont été à 72% satisfaites. Face aux critiques croissantes, YouTube fait depuis peu des efforts pour sauver sa réputation. Mercredi, au moment de la rédaction de cet article, la vidéo de Roman Tsimbalyuk était furtivement restaurée.

Lire aussi: Alexeï Navalny condamné à un mois de prison et ses partisans pourchassés

Publicité