La charpente logique d’un argumentaire est toujours de nature à renseigner sur les paysages intérieurs de son auteur. Cette semaine, un projet de loi constitutionnelle déposé au Grand Conseil par l’UDC genevoise trahit l’étonnant univers mental de son rédacteur, l’avocat et conseiller national Yves Nidegger.

Emboîtant le pas à sa section tessinoise, le parti demande, vous le savez, d’inscrire la préférence indigène dans la Constitution cantonale. Priorité à l’embauche pour les autochtones, lutte contre le dumping salarial: jusqu’ici, rien de bien surprenant pour la formation nationaliste, si ce n’est l’affirmation d’un virage résolument social-conservateur.

C’est en exposant les motifs d’une troisième revendication – l’égalité de traitement entre les étrangers qui viennent travailler en Suisse et les Suisses qui partent à l’étranger – que le nègre en chef de l’UDC locale révèle sa curieuse mécanique synaptique. Yves Nidegger écrit: «Il est inadmissible que tout artisan, entrepreneur ou travailleur français notamment puisse obtenir un permis de travail à Genève en deux clics sur Internet, tandis que l’architecte, le forgeron ou encore le dentiste suisse soient obligés de remplir des kilos de paperasse à déposer auprès des différents bureaux de l’Etat étranger pour finalement recevoir aux calendes grecques les autorisations demandées.»

N’hésitez pas à relire plusieurs fois cette phrase rare. Vous ne rêvez pas: parfaitement en ligne avec la pulsion mortifère de sa formation politique, Yves Nidegger affirme tout tranquillement qu’il est «inadmissible» que notre système fonctionne bien, alors que celui des autres fonctionne mal. Il propose donc, tout aussi tranquillement, de graver dans la Constitution la seule solution qui lui vienne à l’esprit: la réciprocité. Pour le bien des Genevois, le législateur est prié de faire en sorte que les choses fonctionnent aussi mal ici qu’ailleurs. Et vite.

Les psychanalystes seront tentés de diagnostiquer, chez Yves Nidegger, une ambivalence affective aiguë à l’égard de l’étranger. Un héraut du Sonderfall helvétique exhortant sa Suisse-qui-fait-tout-juste à calquer son pas sur cette Europe-qui-fait-tout-faux? La chose a indéniablement de quoi interpeller la Faculté.

Le législateur, lui, risque d’être plus trivial. Pressentant que le nivellement par le bas érigé en politique constitutionnelle n’est pas une garantie absolue de prospérité, députés et citoyens pourraient même renvoyer une fois de plus l’UDC cantonale et son stratège habité à leur génie incompris. Désolé, Monsieur Nidegger, les Genevois ne vous méritent pas.

Les Opinions publiées par Le Temps sont issues de personnalités qui s’expriment en leur nom propre. Elles ne représentent nullement la position du Temps.